Actualité et mémoire des luttes à Saint-Étienne et ailleurs
ANALYSES ET RÉFLEXIONS EXPLOITATION ANIMALE / TRAVAIL - PRÉCARITÉ
LA TALAUDIÈRE / SAINT-ÉTIENNE  
Publié le 16 mai 2021 | Maj le 19 mai 2021

Despinasse, la fabrique à carcasses


Parcours croisés autour des corps : d’un côté des enveloppes humaines qui se meuvent, ahanent et se mécanisent avec la cadence des machines et des objectifs à atteindre. Et de l’autre côté des enveloppes animales qui passent rapidement de vie à viande usinée, emballée, étiquetée, prête à être consommée. Trajectoires de chairs en un même lieu : qui sont les « produits » finis ? Un entretien de l’intérieur avec O.

O. a 36 ans. C’est mon ami. C’est un homme noir de haute stature, bâti en force et intelligence, port de tête fier et regard affûté.

Couac : Quel est dans les grandes lignes ton parcours avant d’arriver dans le groupe Despi ?

O : Je suis né au Burkina Faso, à Bobo-Dioulasso. Dans ma famille nous sommes artistes depuis des générations. Depuis toujours j’ai baigné dedans et suis devenu musicien professionnel. Je chante, danse et joue du djembé. Mon corps et mon esprit se sont bâtis avec ces disciplines. J’en ai fait mon métier.
Mes talents de musicien m’ont amené en 2013 en France car j’ai été choisi et envoyé par le ministère de la Culture burkinabé en délégation spéciale pour le Festival de la Francophonie à Nice. Mais au lieu de rentrer avec la délégation après le festival, j’ai décidé de rester. « France terre d’asile » non ? (rires).
C’est là que de légal, mon séjour en France est devenu illégal et je suis devenu ce que vous appelez ici « un sans-papier ». J’ai pu voir la différence des deux statuts. 

Comment es-tu arrivé chez Despinasse ?

Après de longs combats personnels et administratifs, j’ai pu obtenir un récépissé en attente de demande de titre de séjour en 2018. Même si le récépissé comporte beaucoup de restrictions, avec j’ai eu le droit de travailler de façon « déclarée ». Ce fut une délivrance : je suis directement allé m’inscrire en agence d’intérim. J’allais pouvoir subvenir correctement à mes besoins. En décembre 2018, j’étais envoyé chez Despinasse en mission renouvelable chaque semaine.

Des contrats d’intérim renouvelables à la semaine, même après deux ans ?

Oui. Avec des périodes sans travail pour respecter la loi. C’est qu’il y a beaucoup d’intérimaires qui viennent et qui ne restent pas longtemps, qui repartent presque aussitôt parce que le travail est très dur. On va là où les embauchés ne vont pas. Il y a de tout en intérim : des étudiants, des chômeurs et RSA en fin de droit qui doivent vite trouver quelque chose, des comme moi – racisés avec récépissés ou titres de séjour temporaires – qui veulent stabiliser leur situation, des gars qui ne trouvent pas ailleurs... Bref, personne parmi les intérimaires n’est par vrai choix de carrière chez Despinasse. Des fois, il y en a qui arrivent le matin et qui repartent à la pause. Ils fuient sans demander leur reste. Ils prennent peur : le sang, l’odeur, les bruits, les chambres froides à -30°C – ça peut intimider. Alors j’imagine que les contrats courts, ça arrange tout le monde, sauf nous – les intérimaires. Moi je suis toujours là, je ne lâche pas. Je tiens comme le fer. On ne m’aide pas à côté et j’ai des responsabilités, notamment au pays donc je fais ce qui est le mieux pour moi. Mes chefs n’ont pas souvent vu des intérimaires durer aux postes que j’ai occupés aussi longtemps. Du coup ils sont « contents » de moi mais je sais bien que si je ne remplis pas les objectifs ils ne me feront pas de cadeaux. Eux aussi ont leurs objectifs. Et ainsi de suite jusqu’en haut. Mais je ne suis pas là pour eux.

As-tu déjà eu des propositions d’embauche type CDI ?

Oui... Vite fait. Mes chefs m’ont parlé d’embauche au bout de quelques mois en voyant ma vaillance. Il fallait mon titre de séjour complet, « officiel » ils ont dit. Maintenant que j’ai eu mon titre de séjour d’un an cette année, je ne vois toujours rien venir. Mais je n’attends plus. Intérimaire on est mieux payé, la garantie de l’emploi en moins. C’est comme ça qu’ils « tiennent » les intérimaires, avec des promesses d’embauche et à nous de « bien » faire pour être renouvelés la semaine suivante et espérer.
On trie les carcasses et nous-mêmes, on dirait qu’on est triés comme des animaux. Mais moi je ne veux pas durer ici : dès que j’ai ma carte de 10 ans je m’en vais, Inch’Allah. Dans tous les cas, je me laisse encore deux ans maximum. C’est que quand tu es noir avec un titre de séjour temporaire et pas les diplômes d’ici, il ne faut pas t’attendre à trouver rapidement un travail mirobolant. Il faut d’abord assurer ses arrières. C’est ce que je fais avant de partir.

Quels sont les postes que tu as occupés depuis ton arrivée chez Despinasse ?

Au début je faisais du chargement/déchargement de camions de livraison. C’était très physique. Il fallait aller vite, vite, grosse cadence. Porter, pousser, tirer. Allers-retours dans les chambres froides. Grosses variations de température. Rhumes en été. Travail obligatoire 1 samedi sur 2. Mais juste 5 heures au lieu des 8 habituelles et en commençant à 9h au lieu des 6h en semaine... Et pas vraiment d’horaire de fin : on partait quand tout était fini. Officiellement c’est 35h par semaine mais je faisais bien plus, ça pouvait monter à 45-50h/semaine mais moi ça m’arrange car ils payent les heures sup’.
Comme pour me « remercier » de durer autant, j’ai été au bout de plusieurs mois « transféré » aux conditionnement en machines. Plus de course de vitesse, plus de variations de température, c’était plus tranquille mais très répétitif. Tu ne penses plus. Tu deviens comme les machines que tu utilises. Tu fais les mêmes gestes toute la journée. Ça devient une autre résistance après la résistance physique. C’est mental.

Comment es-tu arrivé sur ton poste actuel ?

Je me suis toujours bien entendu avec mes collègues, même si les chefs aiment bien mettre une ambiance de compétition entre nous. On s’entraide. Mais il y a des chefs qui sont jaloux ou racistes, ou les deux. Un me cherchait tout le temps, à me surveiller, vérifier, faire des remarques sur mon physique, etc. Un jour je lui ai dit ce que je pensais de son comportement. Il n’a rien dit de spécial quand je lui ai parlé, mais « bizarrement », pendant deux semaines, on ne m’a plus rappelé pour travailler, en étant pas payé donc ; et en revenant j’étais « transféré » à mon poste actuel. Je n’ai pas eu d’explication et ne peux me retourner vers personne, mon agence d’intérim est restée muette.

Quelles sont tes fonctions dans ce poste ?

Depuis le déconfinement, je suis là où ça commence très tôt – 4 ou 5 h du matin – et finit à midi ou 13h. Je réceptionne les « produits » – les carcasses de viande découpées – venus directement de l’abattoir, et les oriente sur des rails pour les différents départs. C’est de nouveau très physique, il faut travailler au rythme des carcasses qui arrivent, ne pas se tromper, etc.

Comment tu le vis dans ton corps ce travail ?

Au début c’était dur. J’avais mal partout. Les bras, les jambes, le dos. C’était difficile pour les muscles. Tu as même mal aux os des fois. Tu rentres, tu dors. Tu commences très tôt donc tu ne peux pas veiller le soir. Tu ne vois plus grand monde. Il y a un temps d’adaptation qu’il faut passer, après tu es habitué.
Quand on a besoin d’argent, la fatigue on la ressent après. Pas sur place. Il y a eu un temps où j’étais trop fatigué pour créer, mais c’est mon essence même qui s’éteint si je ne fais pas mon art. Alors je pratique et ça me détend. C’est physique mais c’est une autre énergie. Une qui fait du bien, qui relaxe. Et je tiens aussi en me disant que grâce à l’argent que je vais transpirer la-bas, je peux enfin louer mon appartement et payer toutes les charges, et pour moi c’est une grande victoire. Je travaille dur, je sais pourquoi et je sais ce que ça m’apporte au quotidien. Mon corps endure un temps mais c’est pour ma liberté maintenant et plus tard. Je sais aussi que tout ce temps de travail va peser pour mon titre de séjour longue durée. La carte de 10 ans. La fameuse. Donc je supporte pour le moment. Mais pas tout non plus : moi on ne me parle pas comme si l’esclavage n’était pas terminé. Je ne veux la pitié de personne. Je suis un homme libre.

Les « produits », comme Despinasse les appelle, donc les corps des animaux qui arrivent de l’abattoir, tu les perçois comment ?

Je savais que tu me poserais cette question en végétarienne que tu es ! (rires) Je le vois comme ça arrive : de la viande. Au pays on tue bien les animaux pour manger. Mais il n’y a pas d’abattoirs comme ici. Pas des usines où on emmène les animaux pour les tuer. Ici c’est trop. Je n’aimerais pas directement travailler où on tue les animaux à l’abattoir.
L’odeur du sang c’est long pour s’habituer, elle est partout. C’est pire là-bas. Après, on ne sent plus ou presque. Le nez et la vue s’anesthésient. Quand tu as des centaines de carcasses de bœufs, vaches, veaux, porcs qui passent devant toi chaque semaine, tu ne vois plus les animaux avec leurs vies d’avant et tout ça. Il n’y a plus « rien » dedans, c’est des carcasses vides, c’est de la chair. C’est tout. Tu n’as pas le temps de te poser mille questions. Tu ne dures pas si tu n’as pas un bouclier.


Despinasse Viande est un groupe d’abattage et de transformation, dirigée par Laurent Despinasse, à l’origine de la marque traiteur Despi. Le groupe Despi est le premier réseau de boucherie « traditionnelle » en France. Particulièrement présent en Auvergne Rhône-Alpes, il totalise plus de 300 points de vente dans l’Hexagone, regroupant à la fois des boucheries et des « corners » dans des magasins. Sa spécificité est d’acheter les bêtes sur pieds, ou d’avoir des contrats avec des éleveurs, d’abattre les bêtes puis de procéder à la découpe avant la revente.
 
Tout est centralisé sur l’usine de la Talaudière qui emploie 250 personnes à l’usine et un peu plus de 100 personnes à l’abattoir (hors intérimaires).

Proposé par Couac
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