Actualité et mémoire des luttes à Saint-Étienne et ailleurs
MÉMOIRE EXPRESSION - CONTRE-CULTURE
SAINT-ÉTIENNE  
Publié le 21 mai 2020 | Maj le 18 juin 2020

Dans la ville Noire (2) : un décor nommé Ville de design


Après un premier volet sur la décennie 80 à Sainté, poursuite du récit à travers la ville Noire dans lequel « se mêlent politiques de la zone et zone de la politique ».
Le texte est paru dans le Couac n°9.

À Hop3

Une bande de potes habillés tout en noir animés par l’énergie du désespoir […]
Plutôt crever la bouche ouverte
que finir mouton dans un abattoir

En 1990 après mon expérience à la Croix-Rousse, il devient évident qu’avec assez de motivation, des squats peuvent s’ouvrir dans n’importe quelle ville. Je rejoins Tromatism, un collectif de hard-core et de performances. Camions, groupe électrogène, sono, pieds-de-biche ; nous sommes prêts pour toutes les occasions… On participe à des ouvertures à Lille, Toulouse, Grasse, Rouen, Dijon, Rennes, tant d’autres villes… Assez vite, tout un réseau se met en place, des rencontres, des échanges, dans les villes comme dans les campagnes. Ma vie est mêlée à l’intersquat française des années 90. Je vis en camion, de maison en maison, d’ouverture en manif.
Je repasse des fois voir la famille, les ami.e.s, et vendre des acides, une denrée introuvable alors, banale pour nous… quelques buvards et hop, la ville part en vrille une semaine…

Les tournées de Tromatism durent des mois. En France, nous évitons au possible les salles officielles : à Sainté, nous rencontrons une équipe prête à occuper une usine vide (la ville en est pleine) pour un concert sauvage avec notamment Tranzophobia, qui deviendra La France pue (asso qui organise encore plein de concerts de crust, hardcore punk… et autres), et Alternativ’system, (qui organise plein de free parties éclectiques et fédératrices à l’époque).

Rue Neyron, pour le concert de Tromatism, « c’était ouvert et on est rentré »… L’après-midi on s’installe. Les gens se pointent au rencard prévu. Groupe électrogène, transe dans la danse… Les flics se pointent bourrés quand on remballe et l’un d’eux me parle même de sa jeunesse rebelle au son d’Indochine…
À la tournée suivante, en 96 (97 ?) au même endroit, ce coup-ci ça part en quenouille : invasion de baqueux, de civils qui tentent de forcer le portail, défendu tant bien que mal avec un barricadage de fortune. Au contact avec les flics, jets de canettes ; 200 personnes survoltées contre les gaz et les flashballs. Je calme un pote sur-véner qui caillasse à visage découvert – il sort de la ratière [1]. Une équipe négocie avec les gradés. Ma mère, présente au concert, se souvient de ses années de militantisme. Elle participe assez brillamment à l’arrangement : pas de concert mais aucune arrestation. La foule entoure les camions qui roulent au pas pour partir. Un flic essaie de noter les plaques, déjà recouvertes : « T’as cru qu’t’étais plus malin qu’nous ? » lui crie Maï. Dispersion en centre-ville. Un de nos rares échecs.

J’avais pas prévu de revenir un jour à Sainté, mais, en 2004, après quelques années à Bruxelles, je m’y installe, un diplôme de correcteur en poche, un passage par la case drogues dures et un enfant… Je flashe sur le St-Pierre, le bar asso le plus déglingue et queer que cette ville ait jamais connu. Dans un chaos organisé se mêlent politiques de la zone et zone de la politique, toutes les rencontres y sont possibles. Les drogues – du speed et du shit essentiellement – et l’alcool y sont consommées assez librement, les musiques, discussions et rencontres sont diverses … et la gestion des conflits efficace, du peu qu’il en advient…

Me voilà voisin d’Izmir, une petite maison occupée depuis 2000. Peu d’habitants mais plein d’activités : musique, informatique libre, réparation de vélos, friperie gratuite. Il y a un ancrage réel dans Beaubrun, un quartier populaire. La première fois que j’y viens, je suis présenté comme ex-Tromatism et membre du Club Radikal, un collectif bruxellois de punks/pédés/queers à la réputation sulfureuse entièrement assumée.

Moi qui voulais faire le voisin sympa qui vient aider à l’occas’… Là-bas je vois des concerts, mes vieux potes de Radikal Satan, Drowning Dog et dj Malatesta… et je rencontre un violoniste avec qui on démarre un set pour faire les terrasses, ça devient le début d’une amitié rare et de La Peau et Les Os, un groupe qui débutera dans un camping, puis sillonnera les squats, ira à la rencontre des pinpins, jouera dans les manifs comme sur les marchés pendant cinq ans en duo et cinq de plus en trio électrifié. On fait nos premières impros dans le jardin du squatt chez pépette en haut du Crêt-de-Roch, qui, comme Beaubrun, est un quartier à gentrifier dans le cadre du Grand Projet Devil.

Izmir marquera les esprits : tout en étant dans le maillage associatif de la ville, il met en avant des pratiques nouvelles ici : le prix libre, pour sortir du rapport marchand systématique ; la gratuité pour la friperie et les compils CD de Tænia Solium ; le Do It Yourself pour la reprise d’autonomie de chacun.e par la mise en place de temps d’échanges de savoir, le féminisme avec la création de temps en non-mixité. Et puis le végétarisme, un sujet de friction à l’époque. Même si les restos à prix libre sont de délicieux festins, l’arsenal de blagues lourdes, de réflexions et de mauvaise foi est souvent de sortie.
Un concert sauvage sur le parking d’un festival ; c’est le début de l’amitié avec les grunges déglingués d’Amiens, Headwar. Au petit matin, l’électro-grind des Belges Mammoutt rugit encore.
Le Festival des résistances permet à la Beatnick Action Radicale d’organiser un concert sauvage dans l’usine gutemberg avec Avataria et la CNT… Les flics viennent puis repartent, puisque personne ne les a laissés rentrer, et qu’aucun meneur ne semble se dégager de ce collectif autogéré, où la responsabilité est collective.

Pour la manif anti-expulsion, je passe en avance au squat aider pour le caddie de son, les banderoles, etc. On a pas trop la pêche avant d’arriver à l’Hôtel de Ville : surprise, près de 200 personnes sont venues ; manif sauvage, irruption dans la mairie, déambulation, dessins à la craie et une banderole « squatte ta ville » est accrochée au balcon…
Sainté me surprend, me séduit à nouveau… Retour au squat inévitable, je jongle entre activisme et parentalité.

L’avenue de Rochetaillé, une immense usine où j’habite un moment ne tient qu’un an. Le jour de l’expulsion, on est pas mal à être à Tanger, où l’on s’occupe des gamins de la rue avec l’association Dharna. À partir de cette expulsion, la plupart des endroits occupés ne réussissent pas à tenir très longtemps : la poulaille, le squat punk aux gourmandises vegan à Jaquard, la sfero, à la plaine Achille, un squat de concerts avec des boums endiablées et sulfureuses, la rue Malescours, les mûres du jardin et les groupes de la cave (Fast arbeit babies, le début de la connexion avec les camarades strasbourgeois), Denfert, l’Éphemère, la discrète Looze d’eau, la Sablière, pour revenir dans la colline apache… La fatigue s’installe ; à chaque expulsion il faut tout remonter : l’élan autour de la Gueule Noire permet d’avoir une base d’activités, les restes des bibliothèques des squats y sont installés, l’essentiel des occupations restant pour les migrants. Les loyers restent bas et de nombreuses assos bataillent sur des sujets dont je n’avais jamais pensé qu’ils arriveraient ici : anti-carcéral, anti-psy, féminisme, LGBT+, etc. Avec « Femmes libres » se crée le seul groupe CNT en mixité choisie.

Et petit à petit, la ville fait peau neuve ; sur d’anciennes usines démolies, des immeubles de bureaux pédants et prétentieux sont construits et restent quasi-vides. Des quartiers populaires sont rénovés, dans l’espoir qu’ils deviennent cités-dortoirs pour cadres lyonnais en mal de « qualité de vie ». Et pourtant ça prend pas vraiment, la ville reste magiquement pourrie.
Un connard conceptuel veut repeindre la ville en jaune… On a du mal y croire.
Le design, ce paradigme du croisement de l’art et du commerce, devient l’atout majeur de ce qui est devenu une Métropole… C’est-à-dire le rêve de tout édile, un lieu semblable à toutes les villes européennes, identiques, avec leurs centres aseptisés aux boutiques interchangeables. Saint-Étienne essaie d’être compétitive, métropole et pôle spécialisé du sillon rhônalpin… mais ça marche pas vraiment.
« Ville de design » est l’étiquette vendeuse qui met en valeur, nous martèle-t-on, le passé ouvrier de la ville, sa supposée identité.

Saint-Étienne tente tant bien que mal d’être autre chose qu’une banlieue dortoir de Lyon… Art, foot et business seraient les portes de sortie de la crise post-industrielle qui, après avoir saigné des milliers de travailleurs, les avoir laissés sur le carreau et créé une génération vouée au chômage de masse et à la précarité ; un quart des Stéphanois vit sous le seuil de pauvreté, les épidémies d’héroïne et la psychiatrie ont levé leur tribut, parfois chez ceux qui ne se résignaient pas, les activistes qui avaient tenu bon, évoluant dans leurs formes, leurs pratiques.

J’ai souvent vécu le « paradoxe du squatteur » : en habitant activement des zones en voie de réhabilitation, nous nous intégrons dans des réseaux, dans la vie réelle d’un quartier, et y organisons des pratiques que les gestionnaires de l’urbanisme s’approprient ensuite, avec leurs parodies hideuses de convivialité et de vivre-ensemble. Quand les « crew affinitaires » deviennent p’tite famille…

C’est le propre du capitalisme que de recycler sa propre opposition en valeur prétendument immatérielle mais qui chasse les plus pauvres sans cesse plus loin et sans cesse plus démunis. Ils nous voudraient figurants chaleureux d’un décor pailleté, acteurs bénévoles d’une culture lissée de tout discours, créateurs d’un art vide de sens.
À nous de ne jamais leur faire oublier que nos cultures sont celles de classes en luttes, à ne pas nous laisser enfermer dans les ghettos de l’entre-soi, à toujours s’ouvrir aux nouveaux combats et à sans cesse tout remettre en question…
Un conseiller municipal s’inquiétait il y a peu que le bas coût de la vie amène ici « des militants autonomistes » (sic)…

Pour la première fois, la ville Noire est éclairée de barricades en feu, ça pille un peu, caillasse. D’autres liens se tissent autour des ronds-points, des samedis de fête dans la rue. La bourse est occupée, une ancienne Poste ouverte…

Et on attend la suite, comme partout ailleurs, qu’on reste à l’ombre des crassiers ou qu’on laisse, à nouveau, la ville Noire derrière soi…

Notes

[1Prison en gaga.


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MÉMOIRE   EXPRESSION - CONTRE-CULTURE

Dans la ville Noire (1)

Grandir à l’ombre des crassiers dans les années 1980. Un récit paru dans le Couac n°8.
« Mes grands-parents étaient des rescapés du Génocide arménien. De la fournaise du Der-es-Zor, désert et charnier, par Marseille pour Saint-Chamond, où fleurissaient industries de guerre, mines, filatures, etc. Les voisins étaient ligériens, italiens, polonais, espagnols, algériens… Ils parlaient, échangeaient, mêlaient leurs impressions, leurs cultures, se coudoyant dans la misère et dans la lutte. »

Publié le 8/05/2020

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