Actualité et mémoire des luttes à Saint-Étienne et ailleurs
ANALYSES ET RÉFLEXIONS VIE DES QUARTIERS - INITIATIVES
SAINT-ÉTIENNE   SQUAT IZMIR (2003 - 2006)
Publié le 20 mai 2018 | Maj le 25 avril 2020

Un portrait de Synthé fait par une de ses marges


Si la municipalité et les autorités publiques imaginent une ville qui a souvent peu à voir avec la vie réelle de ses habitant’es, ce sont avant tout les activités et engagements de celleux-ci qui font de Saint-Étienne la Synthé qu’on connaît et dans laquelle on a envie d’habiter. Agnès, Jeannette et S., qui arpentent et font vivre les rues de Saint-Étienne depuis bien des années, nous livrent un aperçu du milieu associatif, informel et punk stéphanois et une analyse de l’évolution de la ville.

COUAC : Salut. Est-ce que vous voulez vous présenter et nous dire dans quels collectifs vous êtes engagé’es ?
Agnès : J’ai commencé à m’engager dans le milieu associatif en 1996-97. J’ai fait partie de Ras-le-front et de Le scalp [deux associations antifascistes] mais ma première réelle implication a été Jungle exotica – un groupe de gens qui ont eu l’idée de faire des repas végétariens autour de discussions thématiques, le lundi soir. On a abordé le végétarisme qui, à l’époque, était un sujet peu répandu, le Chiapas, la pornographie… C’était dans un local associatif et petit à petit, on l’a ouvert à d’autres initiatives. Ça a duré deux ou trois ans. Je suis aussi dans le collectif Avataria [1] depuis ses origines, en 1999. On voulait croiser l’organisation de concerts avec des sujets politiques, des conférences, etc. J’ai aussi participé au Numéro Zéro, un autre vieux collectif et qui existe toujours. L’idée de construire de toute pièce un média qui nous ressemble, ça m’a beaucoup marquée.
S : Moi, je suis entré dans le réseau militant par le punk. J’étais ado dans les années 1980 et il y avait peu de lieux pour le punk : les concerts se passaient à la Bourse du travail, dans une salle municipale, au bar Le mistral gagnant. Ce qui m’a plu dans le punk, c’est que dans un concert, tout le monde est actif. Chacun’e partage un fanzine qu’ille a fait, organise une cantine, etc. Il y a une culture « do it yourself » [fais-le toi-même] bien ancrée. J’ai commencé à être vraiment actif dans les années 1990 : on a monté des groupes, un fanzine, une émission de radio et un collectif qui s’est stabilisé sous le nom « La france pue ».
Jeannette : J’ai aussi commencé dans les concerts punks, à la fin des années 90. Ensuite, parce qu’on avait envie d’avoir des endroits pour vivre sans salaire et y organiser des événements comme on voulait, on a ouvert des squats. Et en 2000, on a aussi monté le Festival des résistances et des alternatives [2].

À Sainté, à cette époque en tout cas, il y avait vraiment la possibilité de rencontres entre des gens très différents.

Vous parlez de la vague mondiale des médias libres, des festivals des résistances qui avaient lieu un peu partout en France. D’après vous, quelles sont les spécificités stéphanoises ?
J : À Sainté, à cette époque en tout cas, il y avait vraiment la possibilité de rencontres entre des gens très différents. C’est pas pour idéaliser un truc un peu mythique, mais vraiment ici les gens s’entendent bien, et bossent ensemble même s’ils sont un peu éloignés politiquement.
S : Oui, si tu compares avec les programmes des festivals des résistances de Grenoble ou de Paris, celui de Sainté était nettement moins politisé. C’était aussi un événement politique bien sûr, mais plus large. Cela dit, quelques années après, on a monté d’autres événements, qu’on a appelés Quartiers libres et qui étaient clairement plus politisés. Le but était moins de faire une présentation des initiatives underground que des levées de soutien pour des collectifs militants. La première fois par exemple, les sous étaient destinés à soutenir une radio associative, Radio Dio, et le projet d’ouverture de La gueule noire. Mais, oui, pour moi, c’est ça la spécificité de Saint-Étienne : la rencontre de plein de gens différents qui aiment faire des choses ensemble.

À Sainté, il y a un site d’info participatif, une radio associative, c’est assez notable pour une ville de cette taille. Comment cela a commencé ?
J : En 2002, suite à un concert au Sporting qui a été chargé par les flics. Tout d’un coup les keufs débarquent et arrêtent cinq personnes. Trois finissent en prison. De là un collectif se monte – Halte à la répression. L’idée au début était juste de récolter de la thune pour soutenir les personnes inculpées. Ça a tissé des liens avec d’autres collectifs actifs sur le sujet de la répression, certain’es d’entre nous se sont saisi de cette question et ont monté une émission contre toutes les prisons, l’émission Papillon, qui est relayée sur Radio Dio.
S : Radio Dio, qui existe depuis 35 ans maintenant, a vu passer toutes ces aventures.
J : Son histoire est un peu différente de nos collectifs : c’est une structure institutionnelle, qui vit de subventions, mais elle est ouverte. Il y a moyen d’y faire plein de trucs, musicaux et militants.
A : Le Numéro Zéro a eu une émission pendant deux ans, La france pue également.
S : L’audience de cette radio, le nombre de lecteurices du Numéro Zéro, ce n’est pas nécessairement important. Dans notre réseau, ce qui compte, c’est l’addition de toutes ces initiatives. Elles ne vont pas regrouper des milliers de personnes mais c’est en s’agrégeant que ces sujets prennent leur force.

Vous avez tou’tes les trois cité des collectifs qui existent depuis dix, quinze ans voire davantage. C’est de belles longévités pour des collectifs informels. Comment expliquez cette force de groupe qui dure ?
A : Si on parle de longévité, il faut aussi citer l’association Off coxaplana, qui va bientôt fêter les 25 ans de son aventure. Au départ, ils avaient installé une salle de cinoche dans leur salon au Crêt-de-Roc puis ils ont cherché un lieu pour ouvrir un cinéma alternatif. Ils ont monté le GRAN LUX sur un site d’usines. Ils étaient les premiers à négocier légalement l’occupation d’une friche industrielle. Pourquoi ces collectifs durent ? Je pense qu’il y a la taille de la ville qui joue. On est dans une ville de dimension moyenne et tu croises tes camarades régulièrement. Il y a des histoires d’amitié fortes à la base de ces collectifs. Et puis Sainté, c’est une ville qui n’est pas chère, cela correspond mieux à nos idéaux politiques. Mais j’ai une vision surtout pragmatique. Certain’es t’auraient dit que c’est l’histoire syndicale de Sainté. Personnellement, je n’ai pas d’héritage politique familial. Je pense plutôt que c’est la pression immobilière moins forte qu’ailleurs qui fait que c’est plus facile pour les mouvements libertaires.
J : De fait, cette année j’ai vu plein de nouveaux militant’es s’installer à Sainté. Parce que c’est facile d’y vivre pour pas trop cher.

Ça a un peu été la première expérience de lieu autogéré pérenne.

Est-ce que la pression immobilière moins forte a notamment facilité la création de squats ?
J : Quand on a ouvert le squat izmir en 2000 [3], c’était clairement plus facile qu’ailleurs. Et les flics ne savaient même pas que faire de nous. On a vécu comme ça plusieurs années, dans différentes maisons.
S : Mais ça a changé. Ensuite, les maisons se faisaient virer au bout de quelques mois. Les gens en ont eu raz-le-bol d’ouvrir, rénover pour finalement se faire virer. C’est à ce moment qu’il y a eu Main dans la main, une association de SDF qui, après s’être fait expulsée d’un lieu en face de Tréfilerie, a négocié un espace à Guichard. Illes nous ont proposé de s’impliquer avec elleux et on a créé Effervescence. Ça a un peu été la première expérience de lieu autogéré pérenne. Plus tard, en 2008, on a monté l’espace 100 % dans un local de la mairie, avant qu’elle ne le récupère pour le détruire. On a gardé le projet et finalement, en 2011, il y a eu la création de La gueule noire. L’idée était d’avoir un lieu pérenne, sans trop de voisinage pour ne pas déranger et où organiser plein d’activités : de la boxe, de l’autodéfense féministe, une friperie gratuite, des concerts, des ateliers de théâtre, de peinture, etc. C’est un espace autogéré par un groupe de personnes qui diffuse des concerts alternatifs et des idées anarchistes mais qui reste ouvert à d’autres initiatives et d’autres personnes que nous.

Les squats izmir puis La Plage [ouvert en 2010] étaient deux maison sur la Colline des pères. Est ce qu’il y avait des quartiers plus militants que d’autres ? C’était quoi vos lieux repères ?
S : Il y avait des bars associatifs en plein centre ville qui organisaient des concerts.
A : Comme Le mistral gagnant, rue Élise Gervais, qui a condensé plein de gens actifs. Sinon, nos centres d’activité dépendaient surtout des squats ouverts.
J : En fait, on se retrouve souvent là où la promotion immobilière laisse des lieux vacants. Il y a eu Tardy, les Hauts-de-Jacquard… On profitait en quelque sorte des mouvements des promoteurs et des urbanistes, c’est l’ironie du sort. Et du coup on était souvent au milieu de luttes de quartiers qui allaient se faire virer.

« Le design devient un outil de la gentrification et de la métropolisation de la ville. »

En 2006, il y a cette grande exposition sur la rénovation de Sainté et la création de la Cité du design. Comment le milieu militant a-t-il réagi à cette annonce de grands bouleversements ?
S : Je ne m’en souviens pas du tout. À l’époque, je faisait la même chose qu’avant et que maintenant. Et la mairie est complètement contradictoire sur cette histoire : d’un côté un discours sur une ville perdue dont il faudrait faire revivre le centre, de l’autre la création de grands centre commerciaux en périphérie, à l’américaine. Et puis quand on y pense, les descentes de flics place Jules Guesde, avec notamment cette émeute policière au Sporting, ça a tué la vie dans le centre.
A : Pour moi, cette histoire de design est un jeu purement politicien : choisir la stratégie marketing à appliquer pour notre ville. Elle n’a pas du tout été pensée par et pour les habitant’es, l’objectif est clairement économique et financier. Le design devient un outil de la gentrification et de la métropolisation de la ville. Qui implique par exemple de déplacer les salles de concert et les cinémas en dehors du centre-ville. Nous, à Avataria, on subit des pressions de plus en plus fortes pour rentrer dans la logique de gentrification appliquée à Sainté. Les pouvoirs publics créent des SMAC [Scènes de musiques actuelles en périphérie] et c’est de plus en plus dur de faire des concerts ailleurs que dans ces lieux dédiés. Depuis quatre ou cinq ans, à chaque fois on nous demande pourquoi on ne va pas au FIL puisque c’est le lieu fait pour. Lors d’un des premiers festivals Avatarium qu’on avait organisé, on avait filé cent invitations à la Biennale, ça ne nous semblait pas être un événement à détester. Aujourd’hui, avec cette pression au « tout design », il n’y aurait plus moyen.

Ce que la ville présentait comme un problème, on le vivait comme une force.

Vous parlez de stratégie marketing mais le discours officiel, c’était surtout qu’il fallait répondre au problème d’un centre-ville en désertification. Est ce que le milieu libertaire aussi identifiait cet état comme un problème ?
A : Le logement était l’un des gros soucis des habitant’es de Saint-Étienne. Il y avait des quartiers vraiment insalubres. Mais nous on avait des potes qui, justement, prenaient des appartements dans ces zones parce que c’était vraiment pas cher. Ce que la ville présentait comme un problème, on le vivait comme une force.
S : On n’a pas les mêmes critères de qualité de vie, ni les mêmes aspirations. On n’a jamais été en adéquation avec les constats misérabilistes sur Sainté. Par exemple, nous, on était très contents de voir le GIAT [4] fermer. Évidement, les politiques municipales, qu’elles soient de gauche ou droite, ne pourront jamais se réjouir de la fermeture d’une usine. Mais – bon, ce n’était pas très sympa pour les familles parmi lesquelles quelqu’un’e allait perdre son emploi – quand les syndicats manifestaient contre la fermeture du GIAT, nous, on taguait « salaires légers, chars lourds, fermeture du GIAT » sur les trottoirs du parcours.
A : C’est clair que je n’ai jamais partagé le discours selon lequel on va sauver la ville en la rendant plus belle et créative. La rénovation des logements, pourquoi pas. Sauf que ça se passe presque toujours de la même façon : les campagnes de rénovation urbaine se font sans intégration des habitant’es avec, à chaque fois, des expropriations et des relogement ailleurs. C’est de la rénovation très … choisie. On rénove en premiers les quartiers qui pourraient devenir bourgeois. Le quartier de la Dame blanche, c’était vraiment l’exemple typique. Le salaire moyen y était un peu plus élevé qu’ailleurs – on va rénover et en profiter pour déplacer les plus pauvres dans des zones pavillonnaires plus loin. Ça me débecte.

Et face aux expropriations et à cette stratégie marketing de la ville, quelle à été la réaction du milieu militant stéphanois ?
A : Il y a eu le collectif Manuella Rodriguez qui s’est monté contre cette gentrification par le haut. Le Numéro Zéro et Radio Dio ont aussi beaucoup relayé les actions contre la restructuration du quartier de la Dame Blanche. Mais les mobilisations sur ces questions restent assez faibles, ce sont surtout des démarches d’individu’es impliqué’es localement dans des groupes d’habitant’es. Il y a eu la Dame blanche, Beaubrun, puis Fourneyron... mais plus on se rapproche de l’hypercentre, moins il y a eu de mobilisation militante. Je regrette que le milieu militant ne se soit pas plus bougé. Ce qui m’énerve aussi, c’est tout le faux qu’il y a autour. Par exemple sur Carnot : on parle d’un quartier créatif, on nous dit que cette classe créative va avoir plein d’idées originales pour la ville, mais c’est une pure stratégie politicienne.
S : Le jumelage avec la ville de Detroit pendant la Biennale, c’était marrant dans ce style. Detroit, c’était la ville en friche par excellence et puis la ville de la délinquance. Les bâtiments ont été récupérés par des artistes ou des DJ, donc il y eu un élan créatif. On veut nous faire croire que c’est pareil ici mais je ne pense pas que la mairie ait vraiment cette volonté-là.
A : S’ils avaient laissé faire les gens par eux-mêmes, il y aurait beaucoup plus de trucs vivants. Ce sont toujours les gens qui se bougent pour trouver les lieux qu’il leur faut et qui ensuite négocient avec la ville quand il le faut. Comme par exemple sur le site Mosser [5]. Pas l’inverse. Ou alors, la municipalité organise des choses dans des friches mais ce sont des vitrines, très éphémères.

Donc dans vos quotidiens, vous n’avez pas réellement senti de différence avec la mise en place par la mairie de cette stratégie ?
S : Ça ne me concerne pas, je continue à faire les même choses. Dans nos lieux, comme à La Gueule Noire, on n’a pas vu débarquer de hypsters.
A : Sur les concerts Avatarium, on a vu arriver des bobos parce que soit-disant on est à la pointe de l’underground. Ça me pose vraiment la question des personnes pour qui on fait tout ça. Ça me hérisse un peu le poil et je suis vraiment dubitative sur la possibilité de sauver une ville par le biais d’une économie si précise, qui, en plus, laisse plein de gens sur le bas-côté. Cette logique-là ne sert vraiment pas les valeurs que je défends.
S : Moi, je suis à l’inverse de l’approche design. Dans mon quartier, j’aime que ce soit crade, que le réverbère soit cassé, qu’il y ait de la gerbe sur le trottoir. C’est les quartiers vivants qui me font plaisir, pas les lieux aseptisés, froids, designés.

Qu’est-ce que vous souhaiteriez ajouter à ce portrait de Sainté ?
A : Le Lady fest, un des plus importants de france pour le milieu féministe.
S : Il faudrait parler de l’antifascisme, du végétarisme, du féminisme, etc. L’autre jour il y avait un événement associatif sur le véganisme Place Jean Jaurès et dans un guide il était écrit : « À noter : À Saint-Étienne vous trouverez de la nourriture vegan dans tous les concerts hard-core punk ». Mais ça ne s’est pas fait tout seul ; c’est le résultat de rencontres, de discussions.

Notes

[2Les Festivals des résistances sont apparus à la fin des années 1990 dans différentes villes, notamment à Grenoble, Rennes, Lyon et Paris. Ils combinent ateliers, rencontres, concerts, espaces de gratuité, etc.

[3Après près de six ans de multiples activités, les habitants du squat izmir ont été expulsés fin juillet 2006. Cf. https://izmir.squat.net/.

[4Giat Industries, groupe industriel de l’armement. Aujourd’hui NEXTER.

[5Ancienne brasserie datant de la fin du XIXe siècle, le site est à présent occupé par des associations, notamment par les collectifs Gran Lux et UrsaMinor.


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