Actualité et mémoire des luttes à Saint-Étienne et ailleurs
MÉMOIRE EXPRESSION - CONTRE-CULTURE
SAINT-ÉTIENNE  
Publié le 8 mai 2020 | Maj le 24 mai 2020

Dans la ville Noire (1)


À Maryam Demirdjian

On croyait à un mode de vie
pas une vie à la mode
y a ceux qui vivent leurs idées
y a ceux qui veulent en vivre

Mes grands-parents étaient des rescapés du Génocide arménien. De la vie paysanne, ils avaient été jetés dans le Temps des Massacres, pour finalement échouer comme chair à travail dans le pays qui les avaient abandonnés par intérêt diplomatique. De la fournaise du Der-es-Zor, désert et charnier, par Marseille pour Saint-Chamond, où fleurissaient industries de guerre, mines, filatures, etc. Les voisins étaient ligériens, italiens, polonais, espagnols, algériens… Ils parlaient, échangeaient, mêlaient leurs impressions, leurs cultures, se coudoyant dans la misère et dans la lutte.

Mes parents ont tous les deux grandi dans la pauvreté et ont été élevés par l’École Républicaine vers les verts pâturages d’une toute petite classe moyenne. Le Parti communiste, en pleine guerre d’Algérie, leur avait donné les outils pour se comprendre et comprendre ce monde.

J’ai grandi dans la ville Noire au moment des grandes défaites ouvrières. Le PCF avait perdu la mairie. Toutes les industries fermaient. Je me souviens des grandes manifs : celles du 1er Mai, Manufrance Vivra en 80 (Manufrance creva…).

En 81, mon enfance a basculé. Jusque-là la politique portait mes jeux – Commune et Viet-cong plutôt que cowboys ou super-héros – mais avec la litanie des morts de la grève de la faim en Irlande, la réalité a fait irruption dans ma vie. Bobby Sands et ses camarades, le H-block… L’horrible réalité.

J’ai grandi entouré de livres ; mes classiques, c’est vite devenu Jarry, Dada, Artaud… et très vite j’ai été attiré par « ceux qui n’étaient pas de mon âge » : P. K. Dick, le Dr Adder de Jeter, Jim Thomson, Burroughs… J’ai grandi entre luttes et bienséance de communistes « parvenu.e.s » socialement, parfois néo-stalinien.ne.s, défendant malgré leurs doutes la politique du Bloc de l’Est. J’ai été collé de force dans l’ascenseur social, avec la négation des blessures familiales de l’histoire pour tout viatique. Je suis sur les genoux de ma grand-mère. Elle parle arménien et je réponds en français. Mais on se comprend. Ma cousine qui habite avec elle me raconte les anecdotes, celles qu’on ne doit pas « dire devant les enfants » : bébés jetés et rattrapés à la baïonnette, femmes enceintes éventrées… Un coin du voile se déchire.

J’avais en héritage le rock kabyle de Djamel Allam comme les chants révolutionnaires quand, gamins, à La Métare, je parlais avec mes ami.e.s de leurs sentiments de colère, de frustration face à l’écartèlement entre deux cultures aux valeurs différentes. Pas besoin de SOS-Racisme et leur slogan débile pour tenter de comprendre leur expérience, qui éclaire la mienne ; celle de la génération suivant la leur, et ayant de surcroît l’avantage d’être blanc. D’ailleurs cette main Touche pas à mon pote était une bonne occas’ de se prendre une tarte dans mon collège…

Le premier point de rupture c’est la cold-wave, le punk. J’ai un grand frère, et il s’y intéresse. Je commence par The Cure ou Depeche Mode, mais ils deviennent vite trop mainstream. Je tombe dans Virgin Prunes, Sisters of Mercy, Negativ Land… Je vois Rude Boy, le docu-fiction sur les Clash au festival cinématographique municipal. Flash. Arrivent OTH, Béruriers Noirs : Nada, Macadam Massacre, Noir les horreurs… ça me bouleverse, donne un sens à mon mal-être.

Le quartier des Martyrs-de-Vingré est à l’époque un ghetto en perpétuel embouteillage, avec ses tapins, ses macs, ses rades mal famés, son magasin de vélo devant lequel stationnent les sniffeurs de Pastali [1]. Gamin j’avais pas le droit d’y passer… ado forcément j’y traîne… Il jouxte la place Chavanelle, dépôt des cars rouges, qui desservent les banlieues et villages. Les minots se posent, discutent, s’embrouillent, chantent à tue-tête… « Tant qu’il y aura des prisons les kids se battront… ».

Mon style est approximatif, pas vraiment punk pas vraiment goth ; chemises et costards de mon grand-père, mités, treillis, les yeux noircis -de quoi semer la stupéfaction dans mon collège de cité… Des dégaines de bouffons pour les grands, les Vrais Punks, plus âgés.

On est toute une bande à faire la manche, voler, partager. Je revends à des bourges les produits de mes premiers larcins ; des fringues essentiellement. On se défonce, surtout à la bière, un peu de shit, parfois des amphétamines ou des anxiolytiques sous prescription – Dinintel et Valium… Je bloque trois jours sous datura, surdosage. Un cadavre dans mon lit et d’étranges dinosaures au fond du jardin. Je trouve une main coupée. Je marche sur des visages et ils crient. Le chirurgien qui veut me lobotomiser a amené sa petite nièce pour lui apprendre le métier…

Ce qui compte le plus, c’est que tous les milieux sociaux sont représentés. Nourri des rebelles de la culture, j’avais tant à apprendre des enfants des cités et quartiers de Sainté, La Ric’ ou Firminy ; la culture de la rébellion, celle de la rue.

Petit à petit je m’agrège aux punks de l’Hôtel de Ville, plus âgés. Les premières fois où ils ont partagé leur bière avec moi, c’était l’ascenseur social vers les bas-fonds… Ils sont en liens avec les anciens, y compris ceux de Kronstadt Tapes, un des premiers et des plus importants labels alternatifs de France, qui avaient sorti de la musique indus – Commando Holger Meins – et du dub – Babylon Fighters.

Tout ce monde traîne dans les quelques canis [2] qui veulent bien d’eux (« Pas de voyous dans mon bar ! »). Il faut dire que tous les trois mois les patrons pètent un plomb sur nos gueules. Sauf dans le seul qui organise des concerts, le bien nommé Armageddon… Ils ne sont pas regardants sur la limite d’âge, et j’y vois les Katmen, des rebeux de cité branchés rockab’, Trop Cool Pour Ce Monde, du punk, Single Track [3], groupe local et le seul qui commençait à percer quand le chanteur s’est tué en voiture.

Pour Parabellum, la violence éclate ; des fafs lyonnais sont entrés ; grenaille, batte de base-ball, un pote sérieusement blessé… Cette impunité me marque… C’est le problème de ces années-là. Quelques temps plus tard, une équipe d’autonomes lyonnais viendra leur interdire l’entrée.

Mais la violence latente, quotidienne, née de la frustration, est extrême : violence sexiste, dans sa forme banale, tristement quotidienne et ses dérapages brutaux. Violence exercée contre les plus jeunes, rites initiatiques ; se faire taxer ses badges, humilier, nier le droit à la parole. Devoir lutter pour affirmer sa place. L’homophobie rend tout coming-out impossible.

C’est quand même là que j’ai rencontré les gens qui vont bouleverser ma conception de la vie ; un vent nouveau soufflait sur la musique, les idées. Le hard-core, l’anarcho-punk nous apportent un mode de vie. Avec Penis Envy de Crass, des femmes prennent la parole. Rudimentaty Peni aborde la psychiatrie, les squats, l’âgisme, Conflict le végétarisme. À Milan, Wretched et les squateureuses du Virus se défendent à coup de cocktails Molotov. À la noirceur autodestructrice de Black Flag les Dead Kennedy’s ajoutent l’espoir dans la lutte… Avec tous ces possibles, j’ai plus aucune envie de zoner ici. Des voyageureuses ramènent des zines, des récits sur l’autonomie allemande, les squats hollandais ou les indios urbanos de Barcelone.

En 89 j’ai fui Sainté, comme j’avais déjà fui mes parents, puis le lycée ; un adolescent qui n’en pouvait plus de subir les contraintes de cette vie sans issue. J’ai connu Londres, Amsterdam, avant d’arriver à Lyon ; Wolnitza y organise des concerts, Attaque Sonore vend des disques à bas prix, La Gryphe des livres et brochures qui affinent ma culture politique. L’Organisation Communiste Libertaire, une branche de feu l’Autonomie, a une imprimerie : des gens qui seront la base, avec tant d’autres jeunes, comme moi issu.e.s de petites villes et passé.e.s par l’étranger, de l’équipe des squats de la Croix-Rousse…

P.-S.

Impossible d’attendre la fin du confinement pour lire l’intégralité du nouveau numéro ? Il peut se télécharger ici !

Et en attendant de l’avoir dans les mains, on peut donner 3 sous par ici, via helloasso. Ça sera une avance, un soutien pour la suite et, peut-être, le début de la cagnotte pour l’imprimerie Couac...

Le journal est à prix libre. Chacun.e donne selon ses moyens et ses envies !
2-3 euros c’est top !

Notes

[1Colle à rustine au tube vert et rouge. La drogue des pauvres jusqu’à ce que les ingrédients soient modifiés.

[2Bar, en gaga.

[3Un co-fondateur de Kronchtadt Tapes et de Kommando Holger Meins, lecteur du Couac, nous a envoyé quelques précisions. Single Track était un groupe initialement basé à Pau, émigré à Lyon pendant un temps. Leur présence à Sainté était due à leur label Kronchtadt Tapes. Aussi sur Kronchtadt : Ich libido, qui était emmené par Lionel Limousin, dit ‘Punky’ (qui s’est tué en voiture lors d’une course-poursuite avec l’un de ses amis), et le groupe montpelliérain OTH.


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