Actualité et mémoire des luttes à Saint-Étienne et ailleurs
ANALYSES ET RÉFLEXIONS VIOLENCES POLICIÈRES
SAINT-ÉTIENNE  
Publié le 30 juin 2022 | Maj le 21 juillet 2022

Justice pour Mohamed Benmouna : entretien avec le Collectif


Mohamed Benmouna, habitant de Firminy, est mort en juillet 2009 à la suite d’une garde à vue au commissariat du Chambon-Feugerolles, à l’âge de 21 ans. Le collectif Justice pour Mohamed Benmouna, qui se mobilise pour obtenir la vérité sur sa mort et la justice et organise le 6 juillet prochain un hommage, répond aux questions de Couac.

Dans quelles circonstances est mort Mohamed Benmouna ?

Mohamed était en garde à vue au commissariat du Chambon-Feugerolles le 6 juillet 2009. La police prétend qu’il se serait pendu, à 1m30 du sol, les fesses touchant par terre, en grattant le mur pour faire un trou, et y passer une bande de tissu déchiré on ne sait comment dans la housse plastique du matelas, tout ça en moins de deux minutes. La famille n’y a jamais cru, et les gens qui le connaissaient non plus. D’une part parce que ce qui est décrit parait complètement irréaliste ; et surtout parce que Mohamed n’avait aucune raison de mettre fin à sa vie. Il avait de nombreux projets, avait acheté un quad la veille... On ne connaît pas les circonstances exactes de la mort de Mohamed. On ne peut que les imaginer. Un acte volontaire de la part de policiers ? Un "mauvais" coup qui a entraîné son décès ? Dans tous les cas, il ne s’agit pas d’un suicide.

Que s’est-il passé ensuite ?

Mohamed a été transporté dans le coma à l’hôpital. Il y est décédé deux jours plus tard. Ça a été très dur pour la famille. Tout d’abord, évidemment, un décès dans de telles circonstances est une épreuve inimaginable. La famille a porté plainte, et s’est constituée partie civile pour qu’une enquête approfondie soit menée. Dans le même temps, des émeutes ont éclaté à Firminy, car beaucoup de gens étaient très en colère [1]. Il y a eu une très forte présence policière dans tout le quartier, et beaucoup de pression sur la famille qui était rendue responsable de tout ça, comme si des dégâts matériels étaient plus importants que la mort d’un jeune. La famille a même reçu des lettres anonymes racistes, et des menaces. Il y a également eu des rassemblements, marches, et commémorations pour Mohamed.

Au niveau judiciaire, l’enquête a conclu à un non-lieu, ce qui veut dire que la juge a considéré qu’il n’était même pas nécessaire de faire un procès. Il y a ensuite eu un appel, un recours en cassation, un passage devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH). La procédure pénale s’est terminée en 2015, sans aboutir à quoi que ce soit. Suite à cela, la famille a entamé une procédure civile, qui est toujours en cours, pour mettre en cause la responsabilité de l’État. Les procédures sont longues, épuisantes, coûteuses... et faites dans un jargon décourageant. Essayer de comprendre quelque chose à tout ça, et pouvoir être partie prenante, est très difficile.

Où en est-on aujourd’hui ?

Aujourd’hui, un recours doit être déposé en cours de Cassation. Il sera rejeté, mais c’est une étape incontournable pour pouvoir ensuite saisir la CEDH. Comme le recours sera rejeté, les sept demandes d’aide juridictionnelles déposées par la famille ont été refusées. L’avocat demande 4000 euros. Quand nous nous sommes renseignés auprès de familles qui sont passées par cette étape, nous avons compris que ce genre de situation est assez fréquent, et que parfois les sommes demandées sont encore plus importantes… C’est malheureusement le fonctionnement même de la justice qui vise à décourager de mener jusqu’au bout les procédures...

Nous avons mis en place une cagnotte en ligne pour tenter de réunir cette somme, et nous comptons sur un large soutien, sans quoi cela sera impossible. Même quand la cagnotte ne sera plus en ligne, nous serons toujours en recherche de soutien financier, car les frais de justice sont une charge énorme qui pèse sur la famille... Et il n’est pas question de laisser tomber après toutes ces années.

Quand et comment le collectif de soutien a-t-il créé ? Autour de quels objectifs ? Qui rassemble-t-il ?

Les proches de Mohamed se battent depuis 2009, pour dire qu’il a été tué en GAV [garde à vue]. Il y a beaucoup à faire, et c’est très éprouvant. Ils ont besoin de soutien. Pour cette raison, un comité "Justice pour Mohamed" a été créé récemment.

Les objectifs du comité sont de visibiliser le combat des proches de Mohamed Benmouna, ce qui passe notamment par les actions suivantes :

  • Parler des circonstances de son décès, pour que son histoire et sa mémoire soient toujours vivantes ;
  • Être présent.es lors de mobilisations contre les violences policières et pénitentiaires, c’est à dire les violences d’État ;
  • Soutenir les proches dans toutes les démarches administratives, et les actions matérielles à entreprendre, en lien avec le décès de Mohamed ;
  • Soutenir les proches dans leurs démarches face à la justice ;
  • etc.
    Le comité rassemble des proches de Mohamed Benmouna et des personnes sensibles à leur situation et mobilisées contre les violences d’État.

Est-il possible de donner quelques exemples d’actions menées ?

Bien sûr, voici quelques exemples de notre présence lors d’évènements publics récents. Nous avons participé ensemble à une manifestation à Lyon à l’automne dernier contre les violences d’État, et une autre à Saint-Étienne le 19 mars contre le racisme et les violences d’État. Nous avons fait une intervention à la Comédie récemment après une pièce de théâtre (« Le Iench ») contre les violences policières et le racisme, grâce au soutien de la compagnie « La part du Pauvre » et de la metteuse en scène Eva Doumbia. Certain.es d’entre nous ont tenu un stand lors d’une journée sportive destinée aux jeunes du quartier Tardy. Nous avons aussi mis en place une cagnotte pour les frais de justice [2]. Nous avons imprimé et distribué beaucoup de tracts pour faire de l’information.

Avez-vous obtenu des avancées ? Quels obstacles avez-vous rencontrés ?

Notre avancée se fait en permanence car nous continuons le combat… Les obstacles sont nombreux : la justice est décourageante, la majorité des gens semblent croire ce que disent les médias et l’État... et il est aussi très décourageant de voir que régulièrement d’autres personnes meurent dans la rue, dans les commissariats ou dans les prisons, sous les coups de policiers ou de surveillants. Mais nous continuons le combat, et quand nous rencontrons de nouvelles personnes et que nous avons du soutien, ça nous donne des forces car nous savons que nous ne sommes pas seul.es.

Est-ce que le collectif a des liens avec d’autres structures, sur Sainté ou ailleurs ?

Nous sommes un collectif indépendant mais nous faisons partie du Réseau d’Entraide Vérité et Justice, qui regroupe au niveau national d’autres familles de victimes et collectifs de lutte contre les violences d’État. Nous connaissons personnellement beaucoup de proches qui sont dans la même situation, qui ont vécu un drame similaire, nous nous soutenons mutuellement et c’est très précieux. Nous n’oublions pas les personnes qui ont été présentes au fil des années.
Nous avons une page sur facebook, qui s’appelle "Justice pour Mohamed Benmouna". Cela nous permet d’être visibles, d’informer sur nos projets, et d’être connecté.es à d’autres, et de pouvoir échanger. N’hésitez pas à nous suivre, et surtout à venir nous rencontrer !

Nous avons différents projets, que nous allons mettre en place au fur et à mesure… Une chose est sûre, nous ferons le 6 juillet prochain, comme les deux années précédentes, un hommage pour Mohamed. Il y a deux ans, nous avons fait une longue marche qui est partie de Firminy pour aller jusque devant le commissariat du Chambon Feugerolles ; l’année dernière nous avons fait un rassemblement et un moment convivial au parc du Clapier [3]. Nous organiserons aussi quelque chose cette année, et nous espérons pouvoir être nombreux.ses [4].

P.-S.

Article paru dans le Couac n°14, au printemps 2022.

Notes

[1Cf. la série d’articles « Juillet 2009 : les révoltes de Firminy », n°1, 2 et 3.

[4Mise à jour : voir l’appel publié le 20/06/2022 « Hommage à Mohamed Benmouna le 6 juillet à Saint-Étienne ».


Proposé par Couac
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