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Publié le 15 août 2022 | Maj le 13 septembre 2022

Notre terre, notre nature


Le 2 septembre 2021, se tenait à Marseille un congrès pour décoloniser les discours sur la conservation de la nature. Organisé par Survival international [1] en réaction au sommet de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) [2], il réunissait trente-cinq intervenant.es [3]. Ce contre-sommet, prolongé le lendemain par une manifestation, semble avoir participé au renforcement de réseaux. Des Stéphanoises en déplacement nous racontent.

La salle est bondée, le congrès complet. Des chaises et petites estrades pour le public font face à une scène accueillant les intervenant.es. On nous distribue des casques audio pour une traduction simultanée en français, espagnol ou anglais. De nombreuses prises de paroles se font en visio. Deux écrans de chaque côté de la scène et un système son permettent leur retransmission en direct. Un impressionnant dispositif informatique est géré par une dizaine de personnes. Les prises de parole sont riches et nombreuses, nous n’en reprendrons ici qu’une petite partie.

Fondée en France en 1948 et observatrice officielle des Nations Unies depuis 1999, l’UICN est une organisation internationale active sur les questions environnementales. À ce titre, c’est elle qui a conceptualisé et popularisé les notions de « développement durable » et de « capitalisme vert ». Le principe de « conservation » qui leur est associé est en questionnement ici. La « conservation de la nature » consiste à préserver des espaces riches en biodiversité. L’objectif de l’UICN, en discussion cette année, est de viser 30% d’aires protégées. Premier constat : belle stratégie pour ne pas trop s’inquiéter des 70% restants !

Le parc le plus ancien, celui de Yellowstone aux USA, est un exemple parfait pour résumer l’application de la conservation telle qu’elle est pensée par l’UICN et qui demeure toujours actuelle. Inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco en 1978, Yellowstone devient patrimoine en péril en 1995. En effet, au nom d’un certain idéal environnemental, ont été construites une gare et des infrastructures afin de développer le tourisme. Parallèlement a été mise en place une activité minière pourrissant la qualité de l’eau et des sols. Dernier effet, et pas des moindres, 400 Tudikas, une communauté amérindienne, ont été expulsé.es.

Le contre-sommet, par les témoignages des populations de ces aires qui ne sont sinon jamais consultées, a mis en lumière les rouages du processus à l’œuvre : une démarcation du territoire, une exploitation des ressources naturelles et des déplacements forcés des populations. S’ajoutent les témoignages sur l’usage de la violence et d’un arsenal d’armes pour réaliser cela. Mais aussi une manipulation médiatique et sémantique, puisque les touristes doivent venir éprouver la « vie sauvage », sans culpabiliser. Les éco-gardes sont un bon exemple. Ces derniers sont avant tout une milice armée qui traque les populations déplacées. Ces habitant.es de toujours, souvent dépendant.es de leurs terres pour se nourrir, sont condamné.es et bien souvent puni.es pour braconnage par ces nouveau.elles arrivant.es !

Pranab Doley [4] témoigne de cette situation en Inde. En 2010, le gouvernement a changé le code pénal afin de permettre l’utilisation d’armes par ces éco-gardes, sans risque de poursuite judiciaire. Jusqu’en 2016 [5], la mise en œuvre de cette loi a laissé sans suite plusieurs assassinats. Il est important de préciser que tout ce dispositif fonctionne grâce à des financements internationaux.

Le témoignage de Yator Kiptum David [6] en est une terrible démonstration. Sa communauté, les Swengers au Kenya est une population semi-nomade. Ielles alternent leur lieu de vie entre plaines et forêts. Dès l’époque coloniale, ielles perdent les plaines et se réfugient dans la forêt. En 1964, elle devient un parc national et, pour sa « préservation », les expulsions forcées des Swengers commencent. Pourtant, cette communauté est témoin de l’exploitation et du pillage de la forêt, par le gouvernement mais aussi par les communautés voisines. En 2009, des fonds de conservation de la Banque mondiale sont versés : plus de 3000 foyers sont détruits et près de 4500 personnes expulsées. Aucune autre option n’étant proposée, les Swengers retournent systématiquement dans leur forêt. En 2017, c’est au tour de l’Union européenne de verser 3 millions d’euro. L’histoire peut recommencer : achat de nouveaux véhicules, d’armes et embauche de plus de vigiles, pour mettre en place de nouvelles expulsions. En janvier 2018, un homme est tué et un autre blessé gravement. L’Union européenne se réveille et finit par enfin suspendre son financement, dans l’attente d’une négociation entre le gouvernement kenyan et les communautés locales.

Ces déplacements de populations, en plus de détruire des foyers, déscolarisent les enfants, créent des situations de famines, exposent au froid et provoquent donc des décès prématurés. Yator Kiptum David déplore également le risque de la perte de leur dialecte. En effet, cette situation amène une cohabitation forcée avec des communautés plus grandes, qui pourrait les submerger. Si les grandes organisations internationales ont été régulièrement citées au cours de la journée, une ONG a également été régulièrement pointée du doigt : WWF participe pleinement à cette écologie opprimante. Elle a, par exemple, géré la logistique de l’expulsion de 80 000 Massaïs au sud-ouest du Kenya.

Si ces témoignages désespèrent par leur violence et par leur vécu de l’absurde et d’une hypocrisie gigantesque, il est tout de même possible de se raccrocher à un constat. Toutes ces histoires découlent d’un seul et même mécanisme, la logique coloniale vieille du 19e siècle. Alors que pouvons-nous faire ? Ce contre-sommet a été une tribune particulièrement précieuse pour écouter ce que les populations concerné.es ont à en dire.

Plusieurs intervenant.es, tel.les que Achana Soreng [7] ou Yator Kiptum David cité précédemment revendiquent, dans un premier temps, une conservation participative de la nature, quand l’UICN commence juste à penser une conservation consultative. En effet, ielles sont les premier.es intéressé.es pour une conservation de leur terre. Puisque toutes les populations locales constatent un appauvrissement de leur territoire après leur expulsion, il devient incontournable de penser la conservation selon leur propre prisme.

Blaise Mudodosi [8] évoque quant à lui la conservation communautaire qui est prévue par la législation de la République démocratique du Congo mais dont les mesures d’application se font attendre : « consultation préalable avant tout projet de création d’aires protégées, partage des avantages découlant de l’utilisation des ressources biologiques, génétiques et de savoirs traditionnels associés » [9] et des « concessions à perpétuité pour les communautés locales » [10].

Si l’approche bioculturelle [11] semble enfin prise en compte sur le papier, dans les faits tout est mis en œuvre pour que cela ne soit pas appliqué.

Aussi, pour Mordecai Ogada [12], il est nécessaire d’identifier les agences privées en charge de la gestion des parcs, qui sont dans un rapport d’investissement financier : « À quel retour de bâton peut-on s’attendre ? ». L’important pour cet intervenant est la préservation des espèces, des systèmes et des moyens de subsistances et non pas le tourisme, qui doit être rayé du principe de conservation. De ce point de vue, il pose une deuxième question : « De qui souhaitons-nous protéger la nature ? ».

Enfin, il propose une réflexion sémantique de ce terme de conservation qui en Europe est synonyme de vert, de pure, de luxuriance, de beauté, d’écologie… quant en Afrique il évoque de l’injustice, des expulsions et du racisme. Ce racisme peut, par exemple, se lire dans la catégorisation qu’il provoque : les touristes sont des chasseur.euses ou font des safaris quand les locaux sont des braconnier.es, les noir.es sont des nomades et les blanc.hes des voyageurs… Mordecai Ogada appelle à la création de définitions propres aux populations locales par elleux-mêmes.

Poursuivant cette pensée, Juan Pablo Gutiérrez [13] amène une réflexion épistémologique [14] du sud [15]. « Cette organisation du monde qui s’est toujours présentée […] comme normale ou banale, en fait, mérite que l’on fasse des analyses beaucoup plus profondes de décolonisation et de reformulation des notions ».

Il pointe ainsi la notion de « peuple indigène ou autochtone » comme intrinsèquement liée au processus de colonisation : « Ça veut dire que tout ce qu’on connaît aujourd’hui, en rapport à la notion d’indigène est en réalité faite depuis la subjectivité des non-indigènes […] [constituant] un produit de la colonisation épistémique, c’est-à-dire la colonisation de la pensée ». Comme les catégories de « barbares », « sauvages » ou « arriéré.es » qui ont permis aux blanc.hes de « se différencier et s’affirmer comme modèle, dans cette organisation du monde. Il est important de rappeler que ces soi-disant “sauvages” détiennent 80% de la biodiversité qui reste dans la planète à l’heure actuelle. […] Avec ce virage épistémique, il serait alors possible de redéfinir le barbare, le sauvage dans l’histoire de l’humanité ».

La notion de nature a été « créée par le père de la philosophie moderne, René Descartes. Il a éloigné totalement l’essence de l’Homme de la nature. Il l’a rendu, par ces concepts, maître et possesseur de la nature pour la première fois dans l’histoire. Cette manière de voir le monde est celle qui règne encore aujourd’hui, […] qui fait que nous sommes actuellement en train de vivre le pire moment de l’histoire de l’humanité, à savoir le réchauffement climatique, la crise climatique et la très probable extinction de l’espèce humaine, à cause de ce progrès moderne. […] Pour les peuples indigènes [la nature] constitue un univers fondamental qu’il faut soigner, qu’il fait aimer puisque l’on dépend totalement de lui pour survire » et non pas une ressource à exploiter. Il devient indispensable de « décoloniser ce que l’on pense de la nature et la manière dont elle a été considérée depuis les logiques modernes, pour ensuite envisager une véritable décolonisation de la protection de la nature ». L’objectif étant une préservation de la nature au quotidien et non pas uniquement dans les zones protégées comme l’impose l’UICN.

Juan Pablo Gutiérrez met toutefois en garde contre la vision romantique plus récente : « dans la réalité du quotidien des peuples indigènes, on ne se considère pas comme les protecteurs de la nature, je ne dis pas “je suis le protecteur de la nature” ! C’est une nouvelle catégorisation de la colonisation de la pensée qui est devenue courante. C’est depuis le regard des sociétés qui ont détruit la nature que les peuples indigènes sont devenus les protecteurs de la nature, un regard extérieur ».

En réalité ces territoires sont déjà protégés par des peuples autochtones qui vivent là et qui ont permis à ces territoires d’être ce qu’ils sont à l’heure actuelle

Sa conclusion pose un constat clair : « la protection de la nature est une notion qui a été imposée par les destructeurs de la nature. Les droits humains ont été inventés par les pays qui ne cessent de soumettre les autres peuples. L’état-nation, la démocratie sont des inventions imposées par le peu de sociétés qui ont vécu dans des monarchies féodales. Et la mesure des gouvernements qui vise à protéger les 30% de la planète pour lutter contre le réchauffement climatique , c’est la plus grosse parodie de l’histoire ! C’est un moyen de distraction de l’opinion publique parce qu’en réalité ces territoires sont déjà protégés par des peuples autochtones qui vivent là depuis des lustres et qui, de par leurs moyens de vivre, ont permis à ces territoires d’être ce qu’ils sont à l’heure actuelle. Ces 30% sont un moyen qui permet de ne pas s’attaquer aux véritables causes de la crise climatique qui est le modèle de société basé sur un système capitaliste et néolibéral qui détruit la nature pour pouvoir fonctionner ».

Contre cette soumission de pouvoir, de territoire mais aussi de culture, nous finirons cet article avec l’auteur Ailton Krenak plusieurs fois cité au cours du contre-sommet : « “ressource naturelle” pour qui ? “développement durable” pour faire quoi ? Et que s’agit-il de faire durer ? […] Alors, qu’il ne leur reste comme moyen de nous faire abandonner nos propres rêves, qu’à prêcher la fin du monde. Ma provocation concernant la fin du monde suggère exactement ceci : développons nos forces, à pouvoir toujours raconter une histoire de plus, un autre récit. Si nous y parvenons, alors nous retarderons la fin du monde. […] Nous avons résisté en élargissant le champ de notre subjectivité, et en refusant cette idée selon laquelle nous sommes tous pareils [16]. »

À nos récits – À nos différences

P.-S.

Article paru dans le Couac n°13.

Notes

[1ONG de défense des populations autochtones fondée en 1969. Afin de garantir son indépendance, elle refuse tout financement public.

[2Qui se tenait lui du 3 au 11 septembre 2021.

[3Dont une minorité de blanc.hes, universitaires, de pays dominants.

[4Militant, conseiller et membre fondateur et de JKSS, parc Kaziranga en Inde.

[5En 2015 un enfant de 6 ans est tué par un garde forestier du parc de Kaziranga. Survival international et la BBC s’y intéressent et médiatisent l’affaire. Les opposant.es indien.nes, se prononçant trop sur la question, seront arrêté.es et emprisonné.es.

[6Directeur du programme pour le peuple autochtone Swenger au Kenya.

[7Activiste Khadia et membre du Groupe consultatif de la jeunesse sur les changements climatiques en Inde.

[8Avocat et juriste environnemental, République démocratique du Congo.

[9Loi 14.003 du 11 février 2014.

[10Loi n°11/2002 du 29 août 2002.

[11Selon laquelle la diversité culturelle est en partie déterminée par la biodiversité, et cette biodiversité est en partie un produit des pratiques culturelles humaines.

[12Militant, écologue et chercheur, spécialiste des espèces carnivores et de la conservation, Kenya.

[13Défenseur des droits humains, activiste, photographe et délégué international de l’Organisation nationale autochtone de Colombie (ONIC) et du peuple autochtone Yukpa.

[14Étude des connaissances scientifiques.

[15Issue d’intellectualités des peuples indigènes, afro-descendant.es et caribéen.nes.

[16Ailton Krenal, Idées pour retarder la fin du monde, Éditions Dehors, 2020.


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