Actualité et mémoire des luttes à Saint-Étienne et ailleurs
ANALYSES ET RÉFLEXIONS MOBILISATIONS - LUTTES / TRAVAIL - PRÉCARITÉ
SAINT-ÉTIENNE  
Publié le 1er mai 2020 | Maj le 16 mai 2020

« Le syndicalisme, c’est l’auto-organisation des faibles pour se défendre contre les forts »


Dans la protestation de cet hiver contre les retraites comme dans les mouvements sociaux précédents, les syndicats font l’objet de critiques : ils seraient non représentatifs, muselleraient la prise de parole et l’expression des revendications, voire feraient le jeu du pouvoir. Couac a discuté avec Denis, syndicaliste pendant plus de trente-cinq ans dans le secteur de l’éducation, de ce que signifie l’action syndicale, des raisons de la fragilisation et de la faillite des appareils syndicaux, mais aussi de ce que le syndicalisme peut apporter dans les luttes actuelles et à venir.

Comment as-tu commencé à faire du syndicalisme ?

Au départ je n’ai aucune culture syndicale – je viens d’un milieu de droite voire d’extrême-droite – mais j’acquiers assez jeune une conscience politique de gauche par mon goût pour l’histoire, notamment de la Deuxième Guerre mondiale. Je commence à bosser en 1977, dans une école privée sous contrat. L’idée qu’il faut établir un rapport de forces sur son lien de travail est une évidence pour moi, et cela passe par le syndicalisme. Le syndicalisme, c’est l’auto-organisation des faibles pour se défendre contre les forts. Un syndicat doit, de mon point de vue, combiner une vision politique cohérente à une défense efficace des gens, qu’il s’agisse de la lutte contre le harcèlement moral, contre les discriminations, pour l’amélioration des conditions de travail, etc.

J’adhère donc à un syndicat dès le premier mois, à la CFDT. Celle-ci n’a rien à voir à l’époque avec celle qu’on connaît aujourd’hui. C’est une organisation basée sur une combativité ouvrière très forte, avec une culture très différente de la CGT, à l’époque globalement inféodée au Parti Communiste. Pour moi qui arrive après l’invasion de la Tchécoslovaquie, la CGT n’est pas envisageable, alors que la CFDT, organisation extrêmement diverse – depuis des chrétiens de gauche jusqu’aux trotskistes et aux héritiers de mai 68 tendance anarchiste –, a accompagné la lutte de Lip quelques années auparavant [1] et continue à porter l’autogestion dans différentes entreprises. Sur l’éducation, sa revendication d’intégrer l’enseignement privé dans un grand service public laïc unifié me parle.

Un syndicat doit, de mon point de vue, combiner une vision politique cohérente à une défense efficace des gens.

En quoi consiste alors ton engagement dans ce syndicat ?

Rapidement j’ai beaucoup d’activités – il faut dire qu’à l’époque je suis un peu glandeur comme prof, cela me laisse du temps… Puis il y a l’arrivée de la gauche, avec deux idées majeures pour nos actions : les lois Auroux [2] et la volonté de fonder un service public d’éducation laïc. Mais on se fait lâcher par le gouvernement et, au sein de l’école, on s’en prend plein la gueule de la part de la direction. À l’époque, on est très surveillés, on essaie de nous contraindre à démissionner. Sans abandonner tout engagement, je prends de la distance. Mais je reviens dans le jeu syndical après la grande grève de l’hiver 1995. J’ai alors un congés pour préparer un concours, donc du temps. Je rate le concours cette année-là, mais je suis de toutes les manifestations. Ce sont les premières trahisons ouvertes de la CFDT, je décide de me battre contre et je prends des responsabilités, jusqu’à devenir le secrétaire général au niveau départemental. On réussit à faire l’unité de notre secteur dans l’opposition à l’échelle régionale, mais on échoue à faire basculer la structure régionale interprofessionnelle contre la ligne de Nicole Notat [3]. La cause est entendue, il n’y a plus rien à espérer. Au moment de la réforme sur les retraites de 2003, on assiste à de nouvelles compromissions de la direction nationale et on décide de se tirer collectivement. On crée alors un syndicat national autonome qui, après des négociations avec la FSU et la CGT, adhère à Solidaires (les Sud). Localement, bien que minoritaires dans la profession, on réussit à progresser jusqu’à avoir des élu.e.s. Au bout de 10 ans, je me retire.

Quelle évolution du syndicalisme as-tu observée ?

La CFDT a opéré un « recentrage » dès 1979, mais localement, on n’en ressent pas les effets avant la fin des années 1990. Sous Notat, le calcul est fait que le nombre d’ouvriers va diminuer et qu’il faut donc se tourner vers les cadres, cette réorientation s’accompagnant d’un discours sur la « modernité ». Le syndicat se transforme peu à peu et évolue vers un syndicalisme de services : des « développeurs » sont recrutés pour conquérir de nouveaux secteurs, pour faire adhérer les gens en leur promettant des « services ». La direction veut imposer la CFDT comme le syndicat de cogestion avec le patronat, au prix de compromissions. Elle devient la première force syndicale mais elle ne le doit qu’à un moindre recul par rapport aux autres syndicats, grâce à son implantation dans le privé. Elle a en revanche perdu dans les services publics, notamment dans les hôpitaux, en 2003 puis en 2010.

Comment expliques-tu le recul de la participation aux syndicats, avec aujourd’hui un taux de syndicalisation faible ? [4]

Les raisons sont à mon avis multiples. Parmi les enseignants, il y a un effet lié à la pyramide des âges : beaucoup ont été recrutés dans les années 1970 et sont partis à la retraite à peu près en même temps. Cela a créé une rupture générationnelle. Renforcée par le fait que depuis, les militants qui s’investissent sur des logiques transversales sont devenus plus rares, beaucoup privilégient des luttes plus spécialisées (écologie, etc.).

En s’inscrivant dans des logiques de branche et d’étiquettes, le syndicalisme n’a pas su défendre des positions revendicatives pour tout le monde. Ensuite les gouvernements utilisent ces divisions.

L’affaiblissement des syndicats s’inscrit de manière plus générale dans une crise globale de la représentation et des institutions, qui se sont peu à peu coupées de leur base. Pour les syndicats, cette crise s’explique également par l’augmentation du chômage et de la précarité – des logiques auxquelles les structures syndicales ont été très peu attentives.

Cela a aussi à voir avec leur mode d’organisation. Les syndicats sont traditionnellement structurés par branches. La règle, qui a d’ailleurs été remise en cause par la Loi Travail sous Hollande, était que les conventions collectives adoptées au sein des branches n’envisagent que des dispositions supérieures à la loi. Cela a été une formidable source de progrès social, permettant, en 1936 comme à d’autres moments, d’améliorer les conditions de travail et de vie. Cependant ce fonctionnement s’est peu à peu vicié. Les salariés changeant désormais couramment de branche, ils sont moins enclins à se battre dans leur seule branche. Les progrès doivent être portés transversalement, ce que les syndicats ne savent pas toujours faire. Et cette structuration est devenue source de stigmatisation, le gouvernement et le patronat opposant les branches entre elles, pointant du doigt les supposés « privilégiés ». Les syndicats se sont mal défendus contre cela, se cantonnant à la défense de catégories. La mobilisation sur les retraites en est un bon exemple. Ils devraient réclamer les mêmes conditions pour tout le monde, contre par exemple la « clause du grand-père ». Mais ce n’est pas le cas : les pompiers arrêtent lorsqu’ils obtiennent des concessions, la solidarité n’est plus assurée entre salariés du privé et du public, etc.

L’affaiblissement du syndicalisme résulte donc aussi d’une stratégie du pouvoir ?

Absolument. Autant on était depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale dans une dynamique de renforcement de la protection des syndicalistes, autant on observe depuis quelques années un recul : des délégués syndicaux sont licenciés, leur avancement est bloqué, etc. Et dans la mesure où depuis 1995, le service public est le moteur de tous les mouvements sociaux, il est ciblé. Les employeurs privilégient les embauches en droit privé pour casser les statuts et les solidarités ; pour décourager les grévistes, le salaire est retenu le week-end si l’on fait grève vendredi et lundi, à l’hôpital les personnels sont réquisitionnés, etc. Le monde enseignant est particulièrement visé parce que c’est l’un des derniers bastions syndicaux organisés.

Autant on était depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale dans une dynamique de renforcement de la protection des syndicalistes, autant on observe depuis quelques années un recul.

Il y a aussi des dynamiques plus insidieuses, moins visibles mais aux effets bien réels. Le pouvoir a fait le pari d’une bureaucratisation syndicale en réservant les heures de décharge pour la participation aux réunions d’instances officielles, en multipliant les réunions. C’est une façon de noyer les responsables syndicaux dans des tâches qui les coupent de la base. Cela a accéléré la professionnalisation de militants et les syndicats sont devenus des structures de petits professionnels qui n’ont plus de comptes à rendre aux adhérents. Parce que pour défendre correctement des personnes, il faut partager leur vécu. La CFDT a été particulièrement touchée, mais toutes les organisations sont concernées.

Le pouvoir a fait le pari d’une bureaucratisation syndicale qui coupe les responsables syndicaux de la base.

En quoi le mouvement des Gilets jaunes invite également à interroger la pratique syndicale ?

Au début, comme beaucoup, j’ai eu des doutes sur ce mouvement. Puis j’ai compris qu’il se jouait quelque chose d’important. Il y a le recours à un contre-marketing efficace – les gilets jaunes, l’investissement des ronds-points – et surtout le fait que de nouvelles catégories sociales se posent des questions sur leur situation sociale, sur une base en fin de compte de classes. Mais avec une entrée beaucoup plus sociétale : la mobilisation se fait moins sur le statut en tant que salariés que sur le constat d’une même oppression. En retrouvant en quelque sorte les fondamentaux du syndicalisme du dix-neuvième siècle. J’ai donc rejoint ces manifestations, participé à des réunions. Mais cela m’a un peu déçu : on ne parvenait pas à mettre en place une organisation de travail et il y avait une forme de soupçon permanent envers les personnes qui ont un passé militant ou syndical, avec la volonté de déceler des « traîtres ». Cela m’a donné le sentiment d’une occasion manquée. Qui va malgré tout laisser des traces intéressantes en termes de politisation, de réflexion sur d’autres moyens d’organisation.

Un syndicalisme de combat est pour moi d’une utilité absolue, plus encore aujourd’hui qu’il y a quelques années car on retrouve des conditions de travail qui rappellent celles de la fin du dix-neuvième siècle.

Dans ce contexte, le syndicalisme a-t-il perdu toute pertinence ?

Non ! Il y a d’ailleurs un certain renouveau. Je vois arriver de nouvelles générations, notamment dans l’enseignement primaire. Avec des jeunes qui font preuve d’une grande cohérence entre leur pensée politique et leur mode de vie, qui investissent autrement le boulot. Ils ont une vision vraiment politique de leur engagement – quel type d’école on veut, quelle place occupent les élèves au sein de l’institution, comment pense-t-on le rapport école-société, etc. – et ne se contentent pas des grèves ponctuelles rituelles. C’est comme cela qu’on peut comprendre que des personnes aient été en grève continue pendant plus d’un mois. Ce sont des mouvements minoritaires, mais c’est avec des minorités fortes et cohérentes qu’on arrive à initier des actions et à entraîner davantage de personnes. Un syndicalisme de combat est pour moi d’une utilité absolue, plus encore aujourd’hui qu’il y a quelques années car on retrouve des conditions de travail qui rappellent celles de la fin du dix-neuvième siècle.

Quelle forme peut alors prendre le syndicalisme aujourd’hui ?

Les débats du dix-neuvième peuvent précisément nous être utiles. Rétrospectivement, pour le syndicalisme, le vingtième siècle est celui de l’imposition d’une vision étatiste, sociale-démocrate ou communiste. Il est nécessaire de rebâtir un syndicalisme différent. Il faudrait reformer une force syndicale revendicative unifiée – c’est une idée qui me semble faire son chemin au sein des syndicats eux-mêmes (par exemple CGT-FSU-Solidaires). On pourrait même imaginer d’autres modalités d’organisation syndicale. Par exemple comme le mouvement des bourses du travail qui a émergé à la fin du dix-neuvième siècle, en 1888 à Saint-Étienne. C’était un espace où coexistaient des militants de différentes sensibilités syndicales et où se transmettaient, sans étiquette, des techniques de revendication et de résistance. Ces bourses se sont même regroupées nationalement en 1892 pour faire avancer des revendications communes. Une telle structuration aurait du sens aujourd’hui, d’autant que les avancées sont plus à conquérir à l’échelle locale que nationale.

D’autres idées du dix-neuvième siècle mériteraient d’être revisités, telles que les sociétés d’entraide mutualistes, les coopératives de consommation, de production qui permettraient de remettre vraiment en cause le système capitaliste. Enfin, une dimension manque vraiment aujourd’hui, celle de l’internationalisme prolétaire. Alors que les marchés, les entreprises sont multinationaux.ales, les travailleurs se débattent seulement au niveau national. Or, au dix-neuvième siècle, sans Internet, les alliances syndicales internationales ont pu imposer le 1er mai, le combat pour les huit heures journalières. La capacité d’indignation amenait aussi des milliers de travailleurs dans les rues en solidarité avec d’autres réprimés ailleurs dans le monde.

P.-S.

Cet article figure dans le Couac n°9. Impossible d’attendre la fin du confinement pour lire l’intégralité du numéro ? Il peut se télécharger ici !

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Notes

[1En 1973, l’usine Lip fait l’objet d’un vaste plan de suppression de postes. S’ensuivent l’occupation de l’usine par les salariés et une série de manifestations de soutien à travers tout le pays.

[2Ces lois prévoient alors un renforcement des droits des salariés dans les entreprises (renforcement des instances représentatives du personnel, création du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail, droit d’expression des salarié.e.s etc.).

[3Nicole Notat a été secrétaire générale de la CFDT de 1992 à 2002. Elle rompt le front syndical contre la réforme des retraites en 1995 et fait de la CFDT l’alliée du gouvernement voire du patronat pour les contre-réformes sociales portées à partir de la fin des années 1990.

[4Selon les chiffres de la DARES, le taux de syndicalisation s’élevait en 2016 à 11 % des salariés (19,1 % dans la fonction publique, 8,4 % dans le secteur privé et associatif).


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