Actualité et mémoire des luttes à Saint-Étienne et ailleurs
ANALYSES ET RÉFLEXIONS ANTIFASCISME / GENRE - FÉMINISME / VIE DES QUARTIERS - INITIATIVES
SAINT-ÉTIENNE  
Publié le 26 avril 2022 | Maj le 27 avril 2022

« Le sport est un angle mort des luttes politiques »


Si les salles de sport commerciales se sont multipliées à travers la ville et symbolisent la marchandisation de l’activité sportive, d’autres font le pari de l’auto-organisation et d’une pratique qui soit source d’émancipation sociale. Couac a discuté avec quatre membres de Sport autrement. Un article paru dans le n°13, à l’hiver 2021.

Couac : En quoi votre club de sport est-il différent d’une salle de sport standard ?

Sport autrement : Notre objectif est de rendre la pratique sportive le plus accessible possible. C’est pour ça qu’en soi, ce qu’on préfère, c’est intervenir dans la rue. Mais avoir une salle permet d’accueillir dans de bonnes conditions. Aussi avec l’idée de s’ouvrir au plus grand nombre, nous avons créé différents ateliers – fitness, renforcement musculaire, etc – qui sont peut-être plus « grand public » que la boxe thaï, notre sport phare. Ce que proposent les salles de sport, mais l’abonnement y est très cher. Et puis elles sont toutes standardisées – elles incarnent en quelque sorte la mondialisation du sport. Avec Sport autrement, on essaie de faire exactement l’inverse. La salle est unique, personnifiée – avec nos posters, nos play lists et même une « sportothèque », notre médiathèque ! C’est un lieu avec une âme, une ambiance chaleureuse.

Le club repose par ailleurs sur un fonctionnement autogéré : nous sommes une association, qui tourne grâce aux cotisations. Toutes les personnes qui donnent des cours sont bénévoles et on demande l’investissement des membres pour faire tourner le local, qu’il s’agisse du nettoyage à la fin des entraînements, de l’entretien de la salle, de la participation à des événements, etc. On fait tout nous-mêmes. Sans subvention, ce qui nous permet également de conserver notre indépendance.

Il y a aussi une chose qui surprend pour un club de sport, c’est votre engagement contre « toute forme de discrimination, qu’elle soit raciste, sociale ou de genre » ainsi que contre « tout formatage idéologique social ou religieux. » D’où vient cette préoccupation ?

Nous venons du milieu militant. Pour nous, le sport, c’est aussi une façon de véhiculer des idées. On veut pas de fafs ou de nationalistes dans la salle. Dans les sports de combat tout particulièrement, on va retrouver des gens avec des idées d’extrême-droite. Et dans certaines salles de sport le sexisme est banalisé, c’est souvent très compliqué pour une femme d’y être à l’aise. On veille donc à ce qu’il n’y ait pas de paroles ou de comportement machistes, sexistes, racistes, homophobes… L’objectif c’est que le lieu soit ouvert à tout le monde, que chacun-e y ait sa place. Pour autant cela reste un vrai club de sport. Certain-e-s préparent des compétitions – on a notamment un pro dans le club cette année – et on offre à toustes une pratique exigeante et compétente, des entraînements de qualité, une incitation au dépassement de soi.

Encore faut-il pouvoir faire du sport et avoir accès aux salles de sport – beaucoup ne sont pas équipées pour accueillir des personnes handicapées…

C’est pour ça qu’on propose à des établissements spécialisés des ateliers spécifiques. On l’a fait par exemple avec des sourds-muets ou pour une structure qui accueille des jeunes polyhandicapés. On met alors en place avec des éducateurs des cycles de boxe adaptés. Notre but c’est qu’à terme, quand c’est possible, certain-e-s rejoignent les cours classiques. Et c’est une grande fierté pour nous d’accueillir à présent deux de ces jeunes, dont un hémiplégique. Il s’entraîne comme les autres alors qu’il n’aurait jamais cru cela possible !

Vous mentionniez plus tôt être issu-e-s du milieu militant. Pourquoi porter vos engagements à travers le sport, et non par une pratique explicitement militante ?

Quand on a ouvert cette salle en 2014, hors du milieu strictement militant, on a dû faire notre deuil de certaines choses. Ici la pratique militante passe par le côté personnel, plutôt que par des tracts – c’est ce qui nous permet d’attirer un public plus large. Ça ne s’est pas pour autant fait tout seul : cela a nécessité un vrai travail d’implantation dans le quartier, c’est-à-dire participer aux fêtes de quartier, bosser avec les associations et collectifs du coin, etc. Et comme la salle est identifiée pour son engagement, elle attire aussi des militant-e-s qui viennent et rencontrent des gens qu’autrement illes croiseraient à peine. C’est devenu un lieu de convergence.

Mais n’est-ce pas trop demander au sport de « véhiculer des idées d’égalité et de cohésion sociale », d’être « un moyen d’intégration, d’acceptation de soi et des autres » ?

Le sport demeure un angle mort des luttes politiques alors qu’il y a une dimension d’émancipation sociale dans la pratique sportive. Se sentir bien dans son corps aide à se sentir mieux dans sa tête, l’entraînement peut aider à se revaloriser. Sans donner d’exemples personnels, on a été à l’origine de parcours d’émancipation pour des personnes qui subissaient un déterminisme social hyper fort… Qu’il s’agisse de violences conjugales, de situations professionnelles très dures. Il y a des dames qui viennent faire du fitness parce ça a lieu ici – clairement. Il y a aussi les gamins qui apprennent les valeurs de partage en acceptant de s’entraîner avec des moins « bons » qu’eux, les ados qui découvrent le militantisme à travers la salle de sport par exemple lorsqu’on donne un coup de main aux Brigades de solidarité [1].

C’est notre expérience, qui en rejoint plein d’autres. Depuis Mohammed Ali ou Smith à Mexico pour les luttes afro-américaines en Amérique du Nord, au footballer Socrates qui résistait à la dictature brésilienne ou les spartakiades à Barcelone en 1936... Et plus proches de nous, la FSGT – une fédération sportive alternative qui a permis aux ouvriers de faire du sport [2] – ou les salles de sport militantes nées dans les squats et centres autogérés en Italie ou Espagne. On entretient d’ailleurs des partenariats avec certaines d’entre elles : Antifa Boxe à Turin, Centre social de Genève, Cultura del barrio à Buenos aires… Quand il repose sur un engagement militant, le sport permet également de faire vivre la solidarité internationale !

P.-S.

Contacts :
1 rue du 29 Brumaire (quartier de la Vivaraize) 42000 Saint-Étienne
https://lesportautrement.net

Notes

[2Cf. « Football militant », lenumerozero.info, 23/02/2019.


Proposé par Couac
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