Actualité et mémoire des luttes à Saint-Étienne et ailleurs
ACTUALITÉS RÉPRESSION - PRISON
LA TALAUDIÈRE  
Publié le 14 septembre 2011 | Maj le 25 mai 2020 | 2 compléments

Des détenus portent plainte contre l’Administration Pénitentiaire


Maison d’arrêt de La Talaudière

« Nous ne faisons pas ça pour l’argent, ni pour rendre La Talau plus humaine car elle ne le sera jamais ! »

Voilà deux lettres envoyées à l’émission de radio anti-carcérale Papillon. Deux détenus y expliquent leur décision de porter plainte contre l’administration pénitentiaire (AP) au sujet des conditions de détention. L’AP a été maintes fois condamnée par les tribunaux et des détenus ont déjà obtenu gain de cause face à elle au sujet de leurs conditions de détention [1]. Cette démarche est entre autres un outil pour décrire publiquement et concrètement la vie enfermée. C’est aussi un appel à se mobiliser collectivement face à une administration qui profite de l’individualisme et de la résignation grandissants dont nous parlent souvent les détenus, et à s’inscrire dans une histoire de luttes contre les prisons.
Samedi 10 septembre, le journal local a évoqué ces plaintes. Pour notre part, nous relayons en priorité la parole des prisonniers, très rarement entendue.

Première lettre :

Maison d’arrêt de La Talaudière, juin 2011,

Voilà longtemps que l’on voulait écrire à Papillon pour expliquer pourquoi nous avons porté plainte contre la Maison d’Arrêt de La Talaudière, quelles ont été nos démarches et nos motivations.
Pour cela, il faut remonter à quelques mois en arrière. Un groupe de détenus en avait marre des conditions de détention, de l’insalubrité, toujours plus de répression, etc.

Alors que nous discutions des façons dont on allait engager une lutte, les surveillants et un syndicat ont fait un communiqué de presse sur les mauvaises conditions de détention, expliquant que c’était des conditions indignes et dégradantes.
Nous avons donc décidé de déposer une plainte auprès du tribunal administratif par l’intermédiaire d’un avocat de Lyon. Pour l’instant la procédure suit son cours et nous donnerons plus d’informations sur la plainte plus tard.

Revenons-en au but et le pourquoi de cette plainte, nous ne faisons pas ça pour l’argent, ni pour rendre La Talau plus humaine car elle ne le sera jamais !
Notre but est de poursuivre les luttes du passé qui bien souvent sont oubliées comme si c’était un acquis. Oui, en théorie, les prisons françaises doivent répondre à des règles en matière d’hygiène et de conditions humaines. Mais en pratique, aucune de ces règles ne sont respectées, certaines de ces règles viennent de luttes de prisonniers qu’il ne faut pas oublier.

Nous avons ici un exemple concret, au parloir de La Talau il y a toujours une séparation entre les familles et les détenus, et ce n’est sûrement pas la seule prison, alors que les séparations n’ont plus lieu d’être dans les prisons françaises. Ces séparations ont été sujets à des luttes de prisonniers, mais il ne faut pas croire que c’est un acquis ! La lutte n’est pas terminée sur ces sujets car ils persistent dans certaines prisons [2] .
Nous n’avons aucun intérêt personnel, nous le faisons au nom de tous les détenu(e)s de La Talau et nous les incitons à nous rejoindre pour qu’à leur tour ils déposent une plainte au tribunal administratif. Aux collectifs aussi, nous leur demandons leur contribution pour faire suivre notre message etc.

En attendant que la plainte avance et que nous puissions vous donner plus d’infos, sachant que cette lettre sera diffusée sur Radio dio dans l’émission Papillon, nous en profitons pour rappeler aux détenus qu’ils peuvent prendre contact avec Papillon s’ils veulent des infos afin de nous rejoindre dans nos démarches ou même simplement contribuer à Papillon.
(...) Nous passons le bonjour aussi à tous ceux et celles qui écouteront notre message et aux ami(e)s sans qui peu de choses seraient possibles.

Nous vous réécrirons bientôt pour revenir sur le sujet de cette plainte, mais aussi pour continuer à contribuer à votre émission

Force, courage et détermination. 

Nabil et Matthieu.

Deuxième lettre :

(Envoyée par Nabil à l’avocat saisi pour cette plainte)

A l’attention de Maître Cormier,
Saint-Étienne, le 5 mai 2011

Maître,
Comme vous nous l’avez demandé, je vous fais parvenir aujourd’hui les renseignements que vous souhaitez pour le dépôt de plainte que je veux déposer contre l’Administration Pénitentiaire concernant les conditions dégradantes de ma détention qui porte atteinte à ma dignité. Je suis incarcéré depuis le 26 juillet 2008 et j’ai occupé successivement les cellules d’arrivants, puis les cellules 221, 222, 223, 231, 131, 231, 252, 156.

Mes observations concernent les points suivants :

1) L’état des douches : 4 douches sur 6 sont en état de fonctionnement et aucune ne répond aux conditions d’hygiène : présence de champignons, saleté, présence d’excréments, de nourriture etc.
2) La nourriture : Les chariots convoyant les repas sont stockés à côté des poubelles le matin de 11h à 11h30 et le soir de 16h à 18h. La nourriture refroidit pendant ce délai et les repas sont souvent froids. Les repas sont pris dans la cellule où les toilettes ne sont pas réellement isolés du reste de l’espace ce qui peut entraîner une contamination des aliments.
3) L’état des cellules du bâtiment A ou j’étais détenu : infiltration d’eau par les fenêtres mal isolées, d’où présence d’humidité, de froid l’hiver et de chaleur excessive l’été, pas de séparation pour les toilettes, effritement des peintures et des murs, manque de lumière naturelle du à la présence de caillebotis sur les fenêtres [3] , manque de mobilier dans beaucoup de cellules (chaises, tables et vestiaires en nombre insuffisant)
4) Conditions de détention :
Pendant 19 mois, j’ai été détenu dans une cellule prévue pour une personne (moins de 9m2) et où nous avons du cohabiter à 2 ou 3 dans des conditions inacceptables : mobilier insuffisant, promiscuité, toilettes non séparés, pas de lit pour la troisième personne qui dormait par terre.
En 3 ans je n’ai pu rencontrer un conseiller de probation que 2 fois malgré mes demandes réitérées, et encore, la seconde fois c’était juste pour parler de mon transfert.
5) Conditions de travail aux ateliers :
Aucune prime de vêtement ne nous est allouée pour nos vêtements de travail alors que nous travaillons sans aucune protection, pas de chaussures de sécurité, pas de gants, pas de masques de protection.
6) Parloir :
. Les salles d’attente sont sales et il y fait très chaud en été et très froid en hiver.
. Les cabines de parloir sont trop petites pour accueillir une famille.
. Séparation par des tablettes entre la famille et le détenu.
7) Promenade et cour de sport :
. Aucun abris en cas d’intempéries (pas de pré-haut)
. Terrain de foot avec des nids de poules qui occasionne de nombreuse fractures, foulures, entorses...
8) Direction et surveillance
. Mépris du détenu
. Aucune écoute dans les projets professionnel ou de réinsertion sociale.
. Fouilles de nuit.

Les conditions de détention ne répondent en aucun cas aux normes prévues par la cour européenne des droits de l’homme et je souhaite que vous puissiez le faire valoir devant le tribunal administratif.
Je reste à votre disposition pour tout renseignement supplémentaires.

Affaire à suivre...

Vous pouvez contacter le collectif Papillon pour en discuter :
(attention nouvelle adresse : ) Papillon chez La Gueule Noire, 16 rue du Mont, 42100 saint-étienne
emissionpapillon (at) riseup.net

Notes

[1Depuis quelques années, des prisonniers ont obtenu gain de cause auprès de Tribunaux Administratifs en dénonçant leurs conditions de détention sous divers aspects. Cela permet de faire parler publiquement de ce qui se passe en prison, et de la non application des réglementations en vigueur. Cela permet aussi aux plaignants d’obtenir des « réparations financières », de quelques centaines à quelques milliers d’euros. Maître Etienne Noël à Rouen, et Maître Sylvain Cormier à Lyon, s’occupent particulièrement de ce genre de démarches.

[2Les "dispositifs de séparation" entre les prisonniers et leurs proches dans les espaces de parloirs sont censés être interdits depuis 1983. C’est le fruit de luttes de prisonniers qui revendiquaient des "parloirs libres".
Un décret de janvier 1983 instaure alors le "parloir sans dispositif de séparation". Mais l’administration dispose d’une marge de manœuvre selon ce qu’elle entend par « dispositif de séparation » (grilles, murets, vitres...). De plus la direction peut décider d’imposer une séparation à certains détenus sous prétextes de sécurité. Et enfin, l’abolition des dispositifs de séparation à entraîné, pour les prisonniers comme pour les visiteurs, le renforcement des dispositifs de contrôle et de sécurité, et des contraintes disciplinaires au sujet de l’attitude à avoir au parloir.
A La Talaudière, comme de nombreuses prisons datant d’avant 1983, des murets séparent toujours les prisonniers de leurs visiteurs, ce qui rend plus compliqués les contacts physiques, et pose une barrière psychologique. Il est possible de passer par-dessus, mais la tolérance des gardiens fluctue selon leur bon vouloir.

[3Les caillebotis sont des grillages épais et très serrés, rajoutés aux barreaux déjà existants sur les fenêtres des cellules, officiellement pour éviter que les prisonniers ne jettent des déchets, ou ne se fassent passer des objets, par leurs fenêtres. Ils limitent surtout considérablement la vue, la lumière et l’aération à l’intérieur des cellules. Par exemple, le Contrôleur Général des lieux de privation de liberté écrit dans son rapport du 6 janvier 2009 qu’ils « aggravent la vie cellulaire déjà difficile ou très difficile, attisent les sentiments dépressifs ou de colère (…), accroissent les tensions supplémentaires de moyen et long terme, du fait du sentiment de contrainte et de pression qu’ils engendrent sur les détenus ». Il recommandait donc d’en limiter la pose... Tandis qu’elle se multiplie dans les prisons françaises.


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2 compléments

  • Mon conjoint est resté 6 mois dans cette prison. Je ne le défend pas de ses fautes mais je ne comprends pas comment on puisse vouloir rendre des hommes (ou femmes) « meilleures » où leur donner une autre chance dans la vie de cette manière.
    Effectivement, il n’y a pas de respect des droits de l’homme.
    Et je sais que ces périodes de vie que vous traverser, seront toujours dans votre tête, vous empêchant d’avancer correctement dans la vie. On n’est plus a une époque où il faut briser un homme pour le reconstruire. il existe d’autres moyens.
    Pour les parloirs, il est vrai qu’on n’apprécie pas franchement ces « cages à lapin », surtout séparées par ces tablettes, d’autant plus quand des bouts de choux doivent y retrouver Papa ou Maman.
    Je vous souhaite bon courage dans votre combat et vous soutient (même si on peut se dire que certains, par leurs actes, ne méritent pas mieux, mais là n’est pas le sujet.)

  • j’essaye de défendre le cas de steven barillet gravement malade incarcéré à châteauroux....

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