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SAINT-ÉTIENNE  
Publié le 30 octobre 2017 | Maj le 14 juin 2020

Le paradis de l’enfer : récit d’un migrant à Saint-Étienne


Dominique a une trentaine d’années, il vient du Cameroun. Il est venu vers Couac pour partager son expérience, parler de la vie qu’il mène et faire connaître sa situation, son regard en tant qu’immigrant vivant à Saint-Étienne. Après une première rencontre, nous nous sommes revus plusieurs fois.

« A l’église on mangeait en famille »

Je suis arrivé à Saint-Étienne en novembre 2015, en plein hiver, j’étais à la gare de Saint-Étienne, seul. C’est un blanc qui m’a vu devant la gare. Il m’a donné un euro et m’a dit de monter à Montreynaud, que là-haut un père logeait les réfugiés, les immigrants dans une église. C ’est là que j’ai rencontré le père Riffard, c’est lui qui m’a trouvé un endroit pour dormir, il m’a mis vite à la page pour prendre le rythme français.

A l’église on mangeait en famille, il y avait un magasin de collecte alimentaire à coté : le Paniers de la Colline, on allait y chercher de la nourriture qu’on préparait ensuite à l’église. Chaque matin, je me réveillais, je déjeunais, on causait de tout, de ma situation comme immigrant... Puis je me suis fait opérer de la jambe, ils ont mis deux plaques et trois vis en métal pour la redresser. J’ai une déformation à la jambe de naissance, au fur et à mesure ma colonne vertébrale se déformait et mon genoux se pliait, ma jambe était trop tordue. Le médecin qui m’ a opéré a beaucoup bagarré pour qu’on m’envoie dans un centre de rééducation parce qu’au bout de deux semaines, je devais quitter l’hôpital et retourner à l’église mais dans mon état ça aurait été difficile, j’ai passé un mois et demi dans ce centre et après ils m’ont renvoyé à l’église. Et précipitamment un matin en octobre 2016 le préfet a dit qu’il fallait fermer l’église, je me suis dit « bon je vais aller où ? ».
Ils l’ont fermée, on a enlevé tous les matelas et le cauchemar a commencé. Avant je dormais, je mangeais, tranquillement. Depuis qu’on a fermé l’église, j’ai perdu plus de neuf kilos parce que la vie n’est plus tranquille.

« A 8h, c’est tout le monde dehors »

Certains d’entre nous ont été envoyés au 115, à l’asile de nuit de Tardy. A mon arrivée trois des personnes malades qui dormaient à l’asile de nuit avec moi sont restées trois jours et on les a envoyées dans un autre foyer du 115, un espace pour les malades à coté de la fac. Et moi dans mon cas avec les béquilles, avec ma jambe, ils n’ ont pas voulu me loger dans ce foyer.
Là où je suis, à Tardy, il y a un coin où on est dix personnes et l’autre quinze personnes, chacun essaye de rester dans son périmètre. Le matin ils servent, le petit déj’ et le soir, la soupe. A 7 h, tout le monde est debout, on nous réveille, et à 8 h, c’est tout le monde dehors. Je suis dehors qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il vente. Il faut que je monte, que je descende, m’occupe de mes démarches administratives. Ensuite je vais à l’église à Montreynaud c’est là que je peux manger, me reposer. On peut rentrer à Tardy à partir de 20h, à 22h ça ferme.

Il y a un troisième foyer au 115, le gymnase de Bellevue (environ 90 personnes y dorment, n.d.l.r.), quand tu fais des problèmes à Tardy, on t’envoie à Bellevue. C’est dangereux là bas. Les gens sont aussi envoyés là-bas quand il n’y a plus de place à Tardy ou si tu as dormis deux jours ailleurs ensuite tu perds ta place et tu dois aller au gymnase, c’est pour ça qu’ il vaut mieux être à Tardy avant 21 heures.

« Comme si c’était de la magie »

Je me suis plaint plusieurs fois auprès des autorités du 115 en disant que dans mon état, c’était inadmissible que je dorme à l’asile de nuit de Tardy – j’ai un corps étranger dans le genou – que je dorme et me réveille le matin comme un prisonnier, que je passe ma journée dehors avec des béquilles, à marcher, à rester dans les parcs, dans les jardins. C’est pas normal. J’ai fait appel à mon docteur qui a envoyé mon certificat médical au 115 pour qu’au moins il puisse me loger dans le foyer à coté de la fac, à l’asile de nuit. Dans ce foyer il y a des chambres pour deux-trois personnes, surtout on peut y rester la journée et on peut y manger.

Je suis allé voir les personnes en charge de ce foyer deux fois, trois fois : on causait bien, on riait bien ils disaient qu’ils comprenaient, qu’ils verraient. Un jour j’y suis retourné, ils m’ont dit : « Mais, monsieur, vous êtes qui ? ». Comme si c’était de la magie. Alors qu’on s’était déjà vus plusieurs fois, alors qu’ils connaissaient bien ma situation. L’hôpital leur avait envoyé mon certificat médical, tout. J’ai compris qu’ils n’étaient pas humains, il savent que je dois batailler pour faire certains trucs alors que normalement je devrais me reposer. Certains vigiles de Tardy ont même fait des rapports sur mon état pour alerter la direction. J’ai compris que pour eux je n’avais pas ma place là-bas dans le foyer de la fac. On m’a opéré, c’était une grosse opération et ils s’en foutent. Comme s’il fallait presque être en train de mourir pour qu’ils t’aident, pour que ta situation, ton hébergement change.

« La préfecture me demandait 290 euros »

J’ai fait une demande de carte de séjour, pour cette démarche la préfecture m’a demandé 290 euros pour payer les timbres fiscaux. Je ne savais pas comment faire pour payer. Dans ma situation, comme immigrant, je n’ai aucun revenu. J’ai demandé aux associations qui m’ont dit d’attendre, d’attendre, qu’ eux-mêmes n’avaient pas de sous. C’est l’association Anticyclone qui a pu me donner cet argent car quelqu’un avait fait un don pour moi. Pour l’instant, j’ai un récépissé qui finit en mars, je l’ai obtenu après mon opération il est renouvelable pour raison médicale : en novembre 2017, j’aurai un rendez pour qu’on me retire le matériel que j’ai dans la jambe, après ça je ne sais pas.

Avec ce titre j’aurais le droit de travailler, pour manger, pour payer un appartement. Si je n’ai pas droit au travail, je ne sais pas comment je pourrai vivre en Europe comme certains de mes collègues
Comment faire pour obtenir cet argent quand on ne travaille pas ? Ils veulent peut-être qu’on vole. Ils te donnent un rendez-vous rue un tel en sachant que tu auras des difficultés à y aller, que tu seras en retard que tu n’auras pas certains papiers et qu’alors on te donnera un autre un mois ou deux mois après. C’est rendez-vous sur rendez-vous et dans le bus en y allant tu peux te faire arrêter, ils s’en foutent.
Les questions qu’ils poseront, il savent que tu ne pourras pas y répondre. T’as pas de papiers, des problèmes dans ta vie, comment tu pourrais bien t’exprimer ? Comment tu pourrais résoudre tes problèmes ? Ils sont malins, ils jouent sur ta psychologie pour te décourager.

« Ici en Europe, on tape moralement »

J’ai commencé l’aventure en 2010. J’ai mis plusieurs années pour rentrer en Europe, j’ai essayé beaucoup de frontières. Je voulais rentrer par la Libye. On a essayé plusieurs fois par la mer, ça n’a rien donné. Parfois le moteur s’arrêtait, parfois les pagaies se cassaient, parfois on nous arrêtait. On n’a pas réussi à passer. Je suis finalement entré en Europe par le Maroc en traversant le Sahara. Moïse l’a fait, pourquoi pas l’être humain ? Il faut avoir la foi. Le plus important dans le désert c’est l’eau, elle apporte la résistance. Si tu as un bidon de 10 litres, tu t’en sors. Tu bois molo molo.

Partout où je suis passé j’ai travaillé : dans la maçonnerie, dans les chantiers, dans le bricolage, j’ai travaillé au Mali, au Niger. Au Maroc j’ai été berger, à Madrid je garais les voitures ou je les lavais :

Por favor do you limpia ?.

Le voyage c’était physique mais ici en Europe, on tape moralement et si tu as un moral faible on t’endort l’esprit. Je suis beaucoup attaché à la prière, avec je combats un peu à mon niveau. Si tu bois, si tu fumes, tu es perdu totalement. Même tes démarches tu ne pourras pas les faire. Il faut avoir beaucoup de soutien, des personnes à qui causer. L’Europe c’est le paradis de l’enfer, pour y rentrer il faut batailler dur. Je croyais que dès que je rentrerais en Europe la souffrance finirait mais maintenant je ressens la douleur moralement.
J’ai compris que c’était le système européen, ils s’en foutent que tu manges mal, Dieu merci j’ai connu le père Riffard. C’est lui qui prend soin de nous, avec ses conseils, les vêtements qu’il nous donne. En Europe, pour t’en sortir il te faut de l’aide de gauche à droite, sinon c’est chacun pour soi.

En Afrique, ils nous font rêver à la télé, ils nous bluffent sur l’Europe alors que sur le terrain c’est la merde. Chez moi, au Cameroun, je ne dormais pas dehors, pas dans une église. Je mangeais à ma volonté, pour manger je partais chasser des animaux. Je vivais à la campagne, je vivais des champs, de la chasse, de la pêche. Ici, en Europe pour chasser il faut un permis de chasse. Vous, les blancs, vous êtes malades : ce que dieu créé, vous demandez la permission pour le faire. Les conditions de vie sont vraiment défavorables. J’ai compris que le blanc souffrait physiquement. En Afrique, tu passes, on t’appelle : « viens mon frère, viens manger ! ». A midi, toutes les portes sont ouvertes, on s’assoit, on mange et quand on veut causer, on cause autour d’un thé parce qu’en buvant le thé, tu as l’inspiration. Le blanc, quand il vient en Afrique, il ne souffre pas, il n’est pas clochard, il a un garde du corps, un appartement.

Mais en Afrique quand tu lèves la tête on te supprime, dans les manifestations on te tue à bout portant, c’est pour ça qu’on quitte l’Afrique, on ne peut pas être à l’aise, on ne peut pas s’exprimer, il faut que tu respectes la loi, la loi à laquelle les dirigeants n’obéissent pas.

La colline n’a plus de panier

Le Panier de la colline, une association qui distribuait des paniers repas, a dû stopper son activité à Montreynaud en 2016. Son local se situait au sommet de la colline sur la place du forum. Ses dalles ont été détruites depuis en vue d’un grand réaménagement de cette place. Sur cette même place du forum, dans un autre local, l’association ASIM (Accueil, Solidarité, Insertion Montreynaud) proposait des activités et des repas les midis, du lundi au vendredi, aux personnes dans le besoin.
Les travaux sur la place étaient censés expliquer la fermeture de ces locaux et par la même l’arrêt de subventions données par la ville. Il s’avère que la cessation de leurs activités était inévitable au regard de la lutte acharnée menée par la municipalité pour la fermeture de l’église Sainte-Claire (voir retour sur l’église Sainte-Claire à Montreynaud ) située à deux pas de leurs locaux. En effet, ces associations travaillaient conjointement avec l’association Anticyclone ce qui irritait la municipalité.
Les personnes hébergées dans l’église pouvaient manger les midis dans le local d’ASIM et aller chercher des paniers repas les week-end. Pour expliquer cette coupe budgétaire, la mairie pointe l’État, estimant que le rôle de soutien financier à ces associations qui aident les demandeurs d’asile lui revenait. Elle décide alors de donner la priorité budgétaire aux associations qui se préoccupent des habitants vivant « de manière durable » [1]. à Saint-Étienne plutôt qu’à celles aidant d’autres habitants de Saint-Étienne, « d’origines étrangères » avec ou sans papiers, sans toit fixe, dans la galère. Sans tarder les subventions de trois associations ASIM, Passerelle (qui hébergeait environ 70 demandeurs d’asile dans des appartements à Montreynaud) et le Panier de la colline ont été supprimées. Avec 24000 euros en moins, impossible alors pour l’association ASIM de maintenir son activité à Montreynaud, elle s’est dissolue. Pour le panier de la colline, la condition imposée par la mairie pour maintenir leur activité était de changer d’emplacement et de nom (forcément), il s’agit maintenant de la Part du colibri, situé au Soleil.

Retour sur l’église Sainte-Claire à Montreynaud

Il y a encore peu de temps, les locaux de l’église Sainte-Claire situés au sommet de Montreynaud hébergeaient des personnes originaires de la République démocratique du Congo, d’Angola, de Guinée, du Cameroun, du Nigeria, du Mali... ayant fuit leur pays et qui n’avaient trouvé à Saint-Étienne aucune solution pour se loger. C’est Gérard Riffard, prêtre à la retraite de l’église Sainte-Claire et président de l’association Anticyclone (dont l’activité consiste à accueillir et accompagner des migrants, essentiellement demandeurs d’asile, dans leur démarches administratives), qui les accueillait de nuit comme de jour depuis 2007.
Rapidement la mairie s’était préoccupée de l’occupation de ces lieux. D’abord en 2012 après une visite de la commission de sécurité dénonce la non conformité des locaux et se prononce contre l’activité d’accueil, puis en 2013 en ordonnant par arrêté municipal l’arrêt de l’accueil de nuit. Le père Riffard pour qui « la loi fondamentale du droit au logement passe au dessus des lois de mise aux normes de sécurité », (on ne peut pas dire que la rue dispose des normes de sécurité exigées) continuera à accueillir ces personnes. L’arrêté municipal n’a pas pour autant donné lieu à des solutions autres d’hébergement pour elles. Suite au non respect de l’ordre municipal, la préfecture intente alors un procès contre le père Riffard, à la suite duquel il est relaxé par le juge du tribunal de police. Le procureur fait appel de cette décision à peine deux heures après le jugement. La cour d’appel de Lyon, quant à elle, se déclare incompétente à juger cette affaire, vice de forme oblige : s’agissant pour la cour d’appel d’un délit et non d’une infraction, c’est le tribunal correctionnel et non de celui du tribunal de police qui aurait dû être sollicité... Pour prolonger cette saga judiciaire il l’aurait fallu que le procureur réengage des poursuites en correctionnelles, (ce qui l’aurait exposé à un deuxième échec) il n’aura pas eu à le faire : en juillet 2016, « à la faveur » du remplacement par un nouvel évêque de l’évêque qui soutenait ardemment le père Riffard, l’injonction du préfet à fermer cette église est respectée. Le père Riffard confie : « Pendant tout l’été, y’a eu des rencontres c’est tout passé par l’évêque et le vicaire général. Avec le procureur, avec le préfet il y a une pression de mise […] Tout est passé par l’oral il n’y pas eu d’injonction écrite. » Une injonction écrite aurait pu donner lieu à un recours au tribunal administratif.

Depuis octobre 2016, l’église n’héberge plus personne la nuit pour cause de non respect des normes de sécurité (absence de porte coupe feux), pourtant des travaux avaient été réalisés pour plus de sécurité et d’hygiène. L’église reste ouverte la journée : le fruit « d’une belle négociation » selon l’évêque de Saint-Étienne. Au lendemain de cette décision sur les 90 personnes qui dormaient à l’église, certaines ont été logées par la préfecture, d’autres par le 115 dans les accueils de nuit et pour une vingtaine d’entre elles aucune solution institutionnelle n’avait été trouvée, c’est l’association Anticyclone qui s’était débrouillée pour leur trouver des hébergements.

Pour aller plus loin (sur le Père Riffard) : « Le curé de Saint-Étienne », Les pieds sur Terre, émission de France Culture du 12/02/2016.

Notes

[1« Ce qui a été décidé, c’est de réserver les subventions aux personnes résidant dans nos quartiers et qui y vivent de manière durable. [...] Très clairement, tous ce qui concerne les populations d’origines étrangères ne sont pas de la compétence de la ville de Saint-Étienne, c’est à l’État de prendre ses responsabilités. » Gilles Artigues, premier adjoint au maire en 2015 sur Activ Radio.


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