Actualité et mémoire des luttes à Saint-Étienne et ailleurs
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SAINT-ÉTIENNE  
Publié le 1er juin 2020 | Maj le 24 juillet 2020 | 1 complément

La fusion dans l’air du temps universitaire


Dans un entretien publié ce week-end dans Le Progrès, l’ancien doyen de la faculté de médecine alerte que la fusion des universités de Lyon et Saint-Étienne aurait, notamment, pour effet d’« annexer la faculté de médecine de Saint-Étienne à Lyon ». Cette mise en garde a d’autant plus de poids que la présidente de l’Université Jean Monnet, qui défend le projet de fusion, est elle-même issue de la faculté de médecine. Couac s’est penché sur ce projet et ses conséquences (n°9, printemps 2020).

La genèse du projet

Le projet de fusion est initié à Lyon dès 1995 par le rapprochement des trois universités de la ville ainsi que quelques grandes écoles [1], dans un but avoué de « briller sur la scène internationale ». L’accent est donc mis sur les "formations d’excellence" et la recherche de pointe, ceci au détriment de la grande majorité des étudiant·e·s, dont le cadre de travail se dégrade. Une nouvelle étape est alors franchie en 2007 avec la création du PRES (Pôle de Recherche et d’Enseignement Supérieur) [2], incluant dès lors l’université Jean Monnet (UJM) de Saint-Étienne. À l’époque, les étudiant·e·s que nous étions, trop joyeux-ses de leur victoire contre le CPE et trop occupé·e·s à lutter contre la LRU (Loi sur la Responsabilité des Universités), n’avaient rien vu venir, tout comme le corps enseignant. Pourtant certains avaient mieux anticipé : Khaled Bouabdallah, alors président de l’UJM et fervent défenseur du PRES, devint en 2013 président de ce pôle (et le restera jusqu’au début du mois de février 2020, mais nous y reviendrons)…

Passé par plusieurs noms se chevauchant temporellement et administrativement parfois (Université de Lyon (UdL), Communauté d’universités et d’établissements (ComUE)), le projet de fusion, bien avancé aujourd’hui, s’organise autour de deux dénominations : l’Université-cible et l’IDEX. Pour faire simple, l’Université-cible n’est qu’un OVNI administratif (se superposant à d’autres entités existantes en en doublant parfois les prérogatives) destiné à terme à disparaître dans une nouvelle et définitive « Université de Lyon », sorte de mastodonte des temps modernes. L’IDEX, quant à elle, renvoie à une « initiative d’excellence » : un appel à projet national pour la création d’ensembles pluridisciplinaires d’enseignement supérieur et de recherche, capables de tenir leur rang à l’international. L’enjeu est de taille pour ce qui concerne la fusion Lyon-Saint-Étienne autour de cet IDEX : une dotation de 800 millions d’euros, là où, à titre de comparaison, le budget total pour 2020 de l’UJM est de 129 millions d’euros [3].

Des conséquences inquiétantes

Cette aspiration à briller sur la scène internationale s’inscrit dans une logique que l’on pourrait qualifier de « métropolisation » : centraliser les décisions en les éloignant toujours plus de la base (géographiquement et démocratiquement) – les étudiant·e·s et les membres du personnel. Derrière cette belle vitrine se cachent alors de fortes implications directes pour l’université, en premier lieu le recentrage de la formation à Saint-Étienne sur un « premier cycle ». Celui-ci pourrait s’accompagner de la perte progressive des masters et doctorats au profit de Lyon, pourvoyeurs de financements bien plus importants que les licences, et de l’éloignement géographique des étudiant·e·s dont certaines formations pourraient être à cheval entre Lyon et Saint-Étienne.

Ces implications ne sont pour la plupart que potentielles, étant donné que la rédaction des statuts administratifs est pour l’heure au cœur des discussions entre les différents établissements. Mais l’objectif de ce projet étant de créer un établissement avec une direction commune, l’UJM se verrait ainsi dépourvue de sa personnalité morale et juridique et perdrait la possibilité de pilotage de ses formations, des pôles thématiques conjoints entre Lyon et Saint-Étienne étant en charge de le faire. Problème : l’UJM n’aura qu’une part très congrue dans les instances représentatives et sera donc bien en peine de faire valoir les intérêts du site stéphanois. C’est d’ailleurs autour de ce point précis de la « perte d’autonomie » que se cristallisent les critiques, Maurice Vincent – anciennement maire de Saint-Étienne et président de l’UJM – en première ligne.

Lutter contre « leur projet » à Saint-Étienne ?

A l’université, nombreux sont les personnels à nourrir de furieux doutes envers le projet. Curieusement, en dehors de la présidente et de sa « cour », peu de voix vantent les mérites sans appel de la fusion, et on décèle même dans leur discours des arguments n’étant pas sans rappeler le fameux « There is no alternative » [4]. En somme, nous devrions nous lancer dans ce projet car nous dépérirons en tant qu’Université à terme si nous ne le faisons pas. Le problème, pointent les opposant·e·s, c’est que si nous y allons nous mourrons également…

Malgré le manque de démocratie et d’information criant à ce sujet depuis trois ans, les membres du personnel opposé·e·s à la fusion, s’ils ne parviennent pas encore à se structurer dans une lutte active, sont loin d’être minoritaires au sein de l’université : aux dernières élections d’octobre 2019, les personnels administratifs ont voté à 23,5 % pour la liste « Sauvons l’UJM – Non à la fusion » en lui donnant 143 voix. Chez les enseignant·e·s, maître·sse·s de conférences et professeur·euse·s confondu·e·s, la liste « Non à la fusion » a obtenu 26 % des suffrages (129 votes) quand celle pro-fusion a récolté 30 % des voix (150 votes) ! Insuffisant pour être déterminant, mais important pour peser au conseil d’administration. Ceci avec un nombre de non-exprimé·e·s significatif (34 % pour les BIATSS, et 44 % pour les enseignant·e·s), et dans le cadre d’une communication « présidentielle » écrasante sur les boîtes mail des personnels dans les jours précédant le vote [5]. Il est également à noter qu’une seule liste était disponible au vote pour les professeur·euse·s, s’agissant de celle de Michèle Cottier, l’actuelle présidente de l’UJM.

Mais cette opposition stéphanoise ne doit pas nous faire oublier que de l’autre côté des monts du Lyonnais, l’unanimité est également loin d’être de mise. Des étudiant·e·s, regroupé·e·s autour du collectif Idexit, pointent régulièrement les défauts de mise en œuvre, le monstre administratif mis en branle, et l’éviction de Lyon II du projet, peut-être pas assez « excellente » en tant qu’université « de lettres » ? [6] Fin 2019, l’INSA (Institut National des Sciences Appliquées) Lyon, par crainte de la perte de son statut, s’est retirée du projet. Quant à l’ENS (École Normale Supérieure), également concernée par la fusion, elle souhaiterait conserver son autonomie au sein de l’UdL pour préserver ses spécificités, ce justement à quoi n’auraient pas droit les universités. Ce que le jury international censé délivrer ou non le statut d’IDEX a pointé comme un aspect problématique, repoussant ainsi la mise en pratique de la fusion à la date du 1er janvier 2021... [7]

Et ailleurs ?

À l’autre bout de l’hexagone, la fusion des universités de Normandie n’enchante pas non plus les édiles locales. Dominique Gambier, actuel maire de Déville-les-Rouen et ancien président de l’Université de Rouen pointait fin 2018 les contresens de ce type de projet : des coûts accrus (non-maîtrise des coûts cachés des grosses structures, moindre contrôle de ceux-ci, dépenses élevées quand la fusion génère des frais de déplacement inutiles), une démocratie en berne avec une proximité des prises de décision réduite, une réactivité amoindrie avec la lourdeur accrue des processus décisionnels et donc une moindre capacité d’adaptation, l’isolement des étudiant·e·s au sein de ces « mammouths ». Et de préciser que plusieurs universités refusent pour ces raisons, entre autres, de fusionner avec leurs consœurs trop éloignées (Chambéry avec Lyon, Avignon et Toulon avec Aix-Marseille) [8].

Justement, la fusion des universités d’Aix-en-Provence et de Marseille, projet pilote dès 2007, semble avoir renforcé l’expansion d’une bureaucratie libérale à laquelle se heurtent les exigences scientifiques et pédagogiques fondamentales. Un article du Monde diplomatique publié en septembre 2016 en pointait les failles déjà béantes : flou juridique, fonctionnement ralenti, précarisation financière accrue des personnels vacataires, clientélisme... [9] Bref, rien de bien réjouissant, sous le soleil du sud comme dans l’humidité normande !

Un projet bien bancal

Dans leurs dernières communications, les défenseurs-euses de cette fusion s’efforcent de se montrer rassurant·e·s quant à une issue favorable. Ainsi, un récent document, en date du 18 février, exprime une position commune des gouvernances des quatre établissements fondateurs. Celui-ci, après avoir vanté « la valeur ajoutée de l’ENS Lyon », nourrissant « un cercle vertueux d’attractivité et d’excellence académiques » engage les parties en présence à se mettre au service de l’ENS, laissant craindre une mainmise de cette dernière sur les acteurs universitaires. Il rappelle également clairement l’objectif premier du projet : « L’Université de Lyon développe un système de marques reconnues. La marque de l’ENS de Lyon est un atout pour le rayonnement et l’attractivité globale de l’Université de Lyon ». Ce « rayonnement international » s’exprime via les classements des établissements d’enseignement supérieur, notamment le classement de Shangai. Ce dernier, souvent cité comme une référence, est pourtant très critiqué en raison des critères utilisés. En effet, aucun d’entre eux n’évalue la qualité de la formation dispensée par l’établissement, d’où une focalisation exagérée sur la recherche dite « d’excellence », ceci au détriment des enseignements dispensés à la grande majorité des étudiant·e·s.

Ainsi, malgré toute l’assurance que la présidente de l’UJM s’évertuait à mettre en avant leur de sa cérémonie des vœux du 28 janvier 2020, la fusion ne semble pas tout à fait à point. À cette cérémonie étaient présentes toutes les huiles du coin ou leurs représentants, mais surtout Gaël Perdriau et Khaled Bouabdallah. Le premier avait émis des réserves à l’encontre de ce projet début décembre [10], à la suite d’une intervention de Maurice Vincent dans notre quotidien régional favori qui, sans nier l’importance de la collaboration avec Lyon, fustigeait la « dissolution » de l’UJM dans le projet, et ses conséquences à long terme sur le territoire stéphanois. Quant à Khaled Bouabdallah, président du PRES/COMUE/UdL depuis six ans et donc fervent défenseur sinon porteur du projet, il a accepté début février 2020 le poste de recteur de l’académie d’Occitanie [11], quittant donc la place de président de cette fusionnelle Université-cible, estimant que sa présence « n’était plus indispensable » au vu de l’avancée du projet. Le capitaine quitterait-il un navire en train de sombrer ?

Notes

[1Que nous ne pouvons pas toutes citer ici. Pour plus de précisions, cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Universit%C3%A9_de_Lyon.

[2D’avance, nous nous excusons pour la quantité de sigles et autres acronymes : âmes sensibles s’abstenir !

[4« Il n’y a pas d’alternative » (à la politique de feue Margaret Thatcher).

[9Christelle Gérand, « Aix-Marseille, laboratoire de la fusion des universités », Le Monde Diplomatique, septembre 2016, pages 20 et 21.


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  • Bravo et merci pour cet article !
    Juste une précision : vous mentionnez 800 M€ de dotation pour l’Idex : il faut bien avoir en tête que c’est une dotation *non consommable*, qui est placée et dont les établissements ne touchent que les intérêts (de l’ordre de 12 M€/an, à rapport aux 1000 M€ de budget annuel cumulé des établissements...). Le sorte que la « carotte » n’est pas vraiment de taille à justifier cette fusion.

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