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SAINT-ÉTIENNE  
Publié le 28 octobre 2019 | Maj le 25 avril 2020

Démocratie « disruptée » à l’Université Jean Monnet


Le 17 octobre dernier, se tenaient à l’Université Jean Monnet des élections. Celles-ci visaient à renouveler différentes instances : la Commission de la formation et de la vie universitaire, la Commission recherche et surtout le Conseil d’administration qui détermine la politique de l’établissement et élit le-la président-e. Le poste de la présidente était donc à cette occasion remis en jeu. Pour la dernière fois, ce poste disparaissant avec la fusion de l’Université Jean Monnet dans « l’Université-Cible ». Casseroles, recettes rances et plats indigestes étaient au menu de ces élections. Menu dont les effluves douteuses ont inspiré cet entretien presque réel avec l’ancienne, et future, présidente – Michèle Cottier.

Bonjour Mme la présidente. Votre liste a remporté les élections universitaires, notamment le scrutin pour le Conseil d’administration. Que retenez-vous de ces élections ?
Le soutien sans faille de l’ensemble de l’université.

En obtenant effectivement des taux particulièrement élevés dans certains collèges [1]. Avec par exemple, parmi les professeurs, 100 % des bulletins exprimés en faveur de votre liste – voilà un score à faire pâlir d’envie un dirigeant nord-coréen. À votre avis, la présence d’une seule liste a-t-elle contribué à obtenir un tel score ?
Je ne le crois pas. Quoiqu’il en soit, retenons l’essentiel : le soutien indéfectible des membres les plus éclairés de notre corps enseignant.

Comment comprendre en revanche leur faible participation (55%) ainsi que la proportion élevée de votes nuls ou blancs (12,1% des bulletins) [2] ?
Nos honorables professeurs sont pour certains âgés. Certains ont vraisemblablement eu des difficultés à se déplacer, à comprendre aussi le mécanisme de vote.

Vous vantiez pourtant leur clairvoyance...
Ne cherchez pas à m’embrouiller. Nous avons d’ailleurs obtenu des taux identiques à d’autres scrutins. Prenez celui pour la CFVU : la liste présidentielle, la FASEE, a recueilli auprès des étudiants 100 % des sièges voire des voix dans plusieurs secteurs composés d’UFR [3]. Je note avec une satisfaction particulière que les étudiants de la faculté de médecine, dont je suis issue, se sont hissés au niveau des professeurs en choisissant eux aussi de ne présenter qu’une seule liste. Signe de leur très grande maturité démocratique.

Est-ce dans un même esprit de maturité démocratique que vous avez sollicité la constitution d’un comité de soutien – comité réunissant 128 enseignants-chercheurs ?
Absolument. Il fallait favoriser l’unanimité de la volonté.

Vous reprenez une formule de Lénine ?
Excusez-moi, cela m’a échappé.

Certains ne semblent pas avoir entendu cet appel à l’unanimité, présentant, malgré des délais courts [4], une liste concurrente voire professant une opposition à certains de vos projets. Que souhaitez-vous leur dire ?
De méditer le destin de M. Hugues Benoît-Cattin à l’Université de Lyon. Il a impudemment présenté une candidature concurrente contre le président en exercice, M. Khaled Bouabdallah, qui ne faisait que demander le renouvellement de son mandat. Deux jours après l’élection, il était démis de ses fonctions au sein de l’Université de Lyon [5].

Nul doute que le message sera reçu. Vous sembliez désigner plus tôt le syndicat étudiant FASEE (Fédération des associations de Saint-Étienne étudiante) comme faisant partie de la liste présidentielle ?
Bien sûr. Ils ont toujours participé de façon très constructive à la gouvernance démocratique de l’université, apportant un soutien sans faille à nos projets et s’abstenant de toute critique. Ce syndicat a été créé à l’initiative de la direction de l’université après les mobilisations de printemps 2009 afin de mieux contrôler la représentation étudiante et de prévenir de nouvelles mobilisations – il conserve cette fonction. Peut-être les étudiants l’ont-ils oublié ; nous, non.

L’examen des résultats montre que la liste présidentielle recueille en fin de compte moins de la moitié des voix de l’ensemble des inscrits pour les professeurs (48%), moins du tiers parmi les maîtres de conférences (30,3%) et environ 10% parmi les étudiants. Ces chiffres sont-ils de nature à vous fragiliser ?
Qui s’en soucie ? Ce qu’on retiendra, c’est que nous avons obtenu au Conseil d’administration, pour les enseignants, 13 sièges sur 16 possibles et, pour les étudiants, 4 sur 6. Cela nous met à l’abri de toute contestation. De plus, l’ouverture aux membres extérieurs permettra de verrouiller encore davantage le Conseil.

Vous maniez fort bien la dialectique. Des personnes se sont émues qu’en tant que candidate, vous ayez recours aux outils de l’administration de l’Université pour appeler à voter pour votre propre liste et en faire la promotion. N’y a-t-il pas là une confusion entre vos activités qui relèvent de l’exercice de vos fonctions de présidente et celles qui relèvent de la campagne, induisant une rupture d’égalité entre les différentes listes ?
Voyez plutôt dans cette capacité à jongler avec les casquettes la démonstration de mon agilité. C’est une valeur phare du projet de l’Université Jean Monnet au sein de l’Université Cible.

Que penser du message appelant à soutenir votre liste envoyé par le doyen de la faculté de droit à l’ensemble des enseignants de la faculté, quelques jours avant le scrutin [6] ? Qu’un directeur d’UFR donne des consignes de vote est une pratique inédite et que certains considèrent illégale...
Ce sont de tels esprits procéduriers qui freinent aujourd’hui notre avancée sur la voie de l’excellence. Le doyen de la faculté de droit n’est pas par hasard derrière moi, il a su faire preuve d’innovation et l’innovation également est au cœur de notre projet d’établissement.

Est-ce que la Cour des comptes elle aussi fait preuve d’un esprit trop procédurier lorsqu’elle condamne l’UJM pour différentes irrégularités [7] ?
La Cour est effectivement prisonnière de vieux cadres. Il faut savoir penser out of the box, l’heure est à la disruptivité !

Quitte à permettre le versement, entre 2011 et 2016, d’« indemnités de formation continue » à des membres de l’équipe dirigeante, dont vous-même et l’ancien président Khaled Bouabdallah ?
Les temps sont durs pour tout le monde. Faites le compte par vous-mêmes : environ 5 500 euros de salaire comme professeure, 2 000 euros de prime en tant que présidente [8]… Pas facile de boucler ses fins de mois dans ces conditions. Alors j’essaie simplement de mettre un peu de beurre dans les épinards – comme d’autres.

Vous avez en tête l’Université Lyon 3 Jean Moulin, qui a elle aussi été condamnée au printemps pour des fais similaires [9] ? Mais, dans leur cas, le montant de la somme incriminée est de 47 000 euros contre 143 000 euros pour vous...
Voilà la preuve que Saint-Étienne peut tout à fait rivaliser avec Lyon ! Et le gouvernement suit notre exemple : il prépare actuellement un projet de loi qui supprime la séparation entre ordonnateurs et comptables et allège les contrôles de la Cour de comptes – cela facilitera les opérations de ce type à l’avenir. Nous lui demandons d’ailleurs aussi d’effacer l’ardoise pour ne pas avoir à rembourser cette somme.

Vous avez fait référence à l’Université Cible et à l’IDEX. Pourquoi avoir organisé un vote sur le « Â DOS 2 » [10] le 15 octobre, deux jours seulement avant les élections ? N’aurait-il été pas été préférable d’attendre le nouveau Conseil d’administration ? Est-ce que vous appréhendiez qu’il suive l’exemple du Comité technique et rejette le texte [11] ?
Le comité quoi ? Ce machin qui radote sur l’organisation du travail et que personne n’écoute ? Tous les comités techniques des établissements membres de l’Université-Cible ont voté contre le projet de fusion [12] – est-ce que cela a changé quelque chose ? Cela dit, on n’est effectivement jamais trop prudent. Rien ne doit entraver le grand bond en avant que nous nous apprêtons à accomplir ! Comme j’ai eu l’occasion de le faire savoir, auront lieu, quoi qu’il en soit, l’audition par le jury international IDEX le 28 novembre prochain puis le vote des statuts de la future Université Cible au mois de décembre.

Puisque vous citez à présent Mao : la mise en place de l’IDEX et de l’Université Cible rappelle en effet par les bouleversements qu’elle génère la politique du grand timonier. Si on peine encore à en mesurer les implications humaines, son coût financier d’ores et déjà assez faramineux est, lui, attesté : 900 000 euros pour le pilotage du projet, des équipes entières dédiées…
Vous pourriez continuer encore longtemps cette liste. Laissons de côté ces calculs d’apothicaire et IDEXons ensemble !

Notes

[1Les élections universitaires se déroulent à travers des « collèges », auxquels correspond pour chacun un nombre de sièges prédéterminé. Pour le scrutin du Conseil d’administration, les collèges se divisent entre « étudiants » (4 sièges), « enseignants A » (les professeur-e-s soit les enseignants-chercheurs avec le statut le plus élevé – 8 sièges), « enseignants B » (les maître-sse-s de conférences soit le statut du reste des enseignants-chercheurs – 8 sièges), « personnels BIATSS » (personnels administratifs, de la bibliothèque, etc. – 4 sièges).

[2Par comparaison, le taux de participation est de 60% parmi les maîtres de conférences, de 68% parmi les personnels BIATSS et de 10,5% parmi les étudiants. La proportion de bulletins nuls ou blancs s’élève à 6,1% pour les maîtres de conférence, 2,3% pour les personnels BIATSS et 2,6% pour les étudiants. À la différence des professeurs, les maîtres de conférence avaient le choix entre deux listes, les étudiants et les personnels BIATSS entre quatre – ceci expliquant sans doute la participation plus forte et la moindre proportion de bulletins blancs et nuls…

[3Une « Unité de formation et de recherche » correspond aux facultés de l’université. Pour les élections, les secteurs étaient composés de la façon suivante : « UFR Droit/IAE/DEPT », « UFR ALL/SHS », « UFR Sciences et techniques/TSE », « IUT Saint-Étienne et Roanne », « UFR Médecine ». Une « Unité de formation et de recherche » correspond aux facultés de l’université. Pour les élections, les secteurs étaient composés de la façon suivante : « UFR Droit/IAE/DEPT », « Â UFR ALL/SHS », « UFR Sciences et techniques/TSE », « IUT Saint-Étienne et Roanne », « UFR Médecine ».

[4Les candidatures devaient être déposées seulement trois semaines après l’annonce de la tenue des élections.

[5Lire l’article « Règlement de comptes à l’Université de Lyon », Le Progrès, 22/07/2019, https://www.lyonplus.com/actualite/2019/07/23/reglement-de-comptes-a-l-universite.

[8La présidente de l’UJM reçoit 24 000 euros de primes annuelles, le président de l’UdL 25 000 euros.

[10Le « DOS » est le « document d’orientation stratégique », dans lequel sont arrêtées la structure et les orientations à venir de l’enseignement supérieur sur le site Lyon – Saint-Étienne dans le cadre de la fusion des établissements. Une deuxième version a dû être élaborée après la sortie de l’INSA (Institut national des sciences appliquées) du projet d’« Université Cible ». Elle réunit désormais l’Université Claude Bernard Lyon 1, l’Université Jean Moulin Lyon 3, l’École normale supérieure de Lyon, et l’Université Jean Monnet de Saint-Étienne. Voir la présentation faite dans « Â L’enseignement supérieur sur le site Lyon – Saint-Étienne, un mille-feuille très fragmenté », 26/10/2018, https://rebellyon.info/L-enseignement-superieur-sur-le-site-Lyon-19681.

[11Les représentants élus ont voté à l’unanimité contre ce document le 7 octobre 2019.


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