Actualité et mémoire des luttes à Saint-Étienne et ailleurs
ANALYSES ET RÉFLEXIONS DROITS SOCIAUX - SANTÉ
Publié le 9 février 2020 | Maj le 23 avril 2020

Urgences


Mardi 14 janvier, près de la moitié des chefs de service du Centre hospitalier universitaire (CHU) de Saint-Étienne ont présenté une lettre de démission collective de leurs fonctions administratives, réclamant du ministère de la Santé une vraie négociation sur la situation de l’hôpital. Cette prise de position intervient alors que les salarié.e.s, à Saint-Étienne comme ailleurs, sont mobilisé.e.s depuis des mois. À l’Hôpital Nord, le service des urgences a démarré la grève début juin 2019. Retour sur la situation dans ce service avec un article du Couac paru à l’automne dernier.

Grève illimité de la moitié des services d’urgence du pays

Il est un point qui n’a absolument pas fait débat au cours de l’assemblée générale des urgences en grève, mardi 10 septembre à la bourse du travail de Saint-Denis : toutes les délégations présentes se sont prononcées pour une poursuite du mouvement démarré en mars dans les hôpitaux parisiens, et qui a depuis gagné l’ensemble du pays. Dans les urgences publiques, près de la moitié des services sont en grève. Selon Inter-urgences, le collectif regroupant de nombreux services d’urgences parisiens principalement composés d’aide-soignants et d’infirmières, leur nombre aurait même doublé durant l’été, passant de 119 à 237 services mobilisés. Les revendications portées par le collectif ne bougent pas depuis leur création. Si la ministre de la santé a concédé quelques primes dérisoires encore bien éloignées des 300 euros par salaire réclamés par les soignants en lutte, aucune réponse n’est concrètement formulée quant à la demande de moyens humains et de lits supplémentaires dans ces services. Et le personnel travaille dans des conditions tout à fait insatisfaisantes et souvent déshumanisantes [1].

Les petites mains de l’hôpital tentent de faire entendre leurs revendications depuis plusieurs mois, et sans l’appui des syndicats de médecins jusqu’à présent.

C’est l’une des particularités de cette mobilisation. Dans la plupart des services concernés, les figures de la contestation sont des infirmiers, des brancardiers ou des aides-soignants, souvent non syndiqués et peu habitués à prendre la parole dans un milieu médical habituellement très hiérarchisé.

Début juin, à Saint-Étienne un patient de 72 ans a quitté le CHU après avoir passé 120 heures sur un brancard, soit 5 jours dans un couloir ; et cette histoire est loin d’être isolée. Le service des urgences du CHU rentre ainsi en grève le 3 juin 2019 et s’organise en créant un collectif qui s’appelle « Sainté s’ins-URG ». Recevant le soutien et la visite de nombreux gilets jaunes le 8 juin devant l’Hôpital Nord [2], le collectif a organisé plusieurs manifestations et actions symboliques cet été et entend bien profiter de la rentrée sociale pour faire en sorte que le mouvement s’étende à tout l’hôpital public. Car telle est la seule perspective que se sont reconnues les délégations présentes à Saint-Denis. À des services au bord de l’implosion, la ministre de la santé Agnés Buzyn proposait le 9 septembre une enveloppe rachitique, mais surtout ponctionnée sur d’autres secteurs, eux-mêmes en difficulté. Si cette dernière mentionne une prime de pénibilité pour les soignants des urgences ou encore la création d’un « nouveau numéro d’orientation téléphonique », rien ne semble réellement prendre acte du caractère humain et matériel à l’origine de la détresse dont témoignent les professionnels et les usagers des services. Et si le rapport de force était jusqu’à présent difficile à soutenir face au gouvernement, la diffusion de la grève dans d’autres secteurs et la possibilité d’actions coordonnées ainsi que la décision toute récente de plusieurs syndicats de médecin à rejoindre le mouvement pourrait changer un peu la donne.

Ceci n’est pas une « crise »

La dessus, en nommant ce mouvement de contestation la « crise des urgences », les médias et braves commentateurs de l’actualité politique n’ont de cesse de minimiser les transformations en cours dans le monde du soin en replaçant cette lutte dans le vaste champ des « moments pénibles » et autres « poussées de fièvre » qu’il s’agira de rapidement endiguer. Plutôt que de « crise », les soignants mobilisés tentent en réalité de nommer un processus bien plus long, une « casse » de l’hôpital, un projet de longue haleine visant à livrer une institution publique entière au privé. En fait, cette « crise des urgences » ne se laisse comprendre qu’à la condition de ne pas isoler les urgences, en re-solidarisant leur destin de celui de l’hôpital public en général, du système de santé et de la Sécurité sociale. Par où commencer ? À Chamonix par exemple où, comme tous les ans, se rassemblent un énième gratin de décideurs politiques, de grands administrateurs et industriels de la santé à l’occasion de la « Convention on Health Analysis and Management » (CHAM) ; une sorte de pique-nique à la montagne où chacun médite sur l’avenir du système de santé ; ce que d’autres appelleraient le MEDEF de la santé. On peut y écouter M. Luc Ferry – ancien ministre de l’éducation devenu chantre du transhumanisme – répondre à son ami M. Guy Vallencien – ex-conseiller de Sarkozy et professeur d’urologie en institut privé – dans un subtil mélange de « considérations philosophiques stratosphériques et blagues réservées aux happy few, pour comprendre que de débat il n’y aura pas » [3].

La santé est plutôt envisagée comme un marché prometteur.

Si ce petit monde est d’accord sur tout, invitant généralement « les orateurs à approfondir des points sur lesquels le gouvernement a encore le culot de résister », le gros du week-end se joue plus tard, dans les restaurants chics de la station où, accompagnés de quelques olives, de grands industriels de la santé défendent auprès des décideurs publics leurs solutions pour résoudre la « crise du système de santé ». Visiblement, l’état de la Sécurité sociale n’est pas un sujet à la mode, la santé est plutôt envisagée comme un marché prometteur, un « atout industriel majeur de la France ». La dessus, une technophilie généralisée unit ces élites dont on ne sait plus si elles sont privées ou publiques, de droite ou de gauche. Le seul parti invoqué étant celui de l’innovation : grâce à la télémédecine, au big data, à l’intelligence artificielle arrivante, le pays devrait non seulement résoudre les problèmes structurels de son système de soin mais aussi devenir leader mondial de l’économie du soin. Loin de là, bien sûr (aucun professionnel para-médical ou autre agent-hospitalier n’étant évidemment convié au CHAM), les soignants restent confrontés aux injonctions paradoxales que génèrent les contraintes budgétaires constantes couplées à un impératif de qualité des soins largement intenable.

Une déjà vieille histoire de destruction

Si on revient un peu en arrière, et que l’on a envie de comprendre les choses, on découvre que dans les années 2000 s’est joué un virage ultra-libéral des politiques hospitalières. En gros, alors que la médecine de ville [4] se porte bien et bénéficie d’une certaine empathie des pouvoirs publics, ceux-ci décident de s’en prendre à « l’hospitalocentrisme » typiquement français : les hôpitaux sont invités à se concentrer sur leur « cœur de métier » – principalement les soins spécialisés, techniques et coûteux – et offrir le reste de leurs activités – beaucoup plus rentables – aux autres protagonistes du champ sanitaire, pour la grande majorité privés (médecins libéraux, cliniques et instituts privées…). Ce « virage ambulatoire », afin de s’imposer chez les professionnels hospitaliers réticents à une telle optique, impliquera un resserrement drastique des contraintes budgétaires et la mise en concurrence généralisée des établissements de santé à travers la tarification à l’acte (T2A) [5]. En un mot, avec la T2A, on fait plus dans le business plan que dans le service public. Sur le terrain, cela correspond à une augmentation et intensification de la charge de travail qui n’empêche en rien la dégradation des conditions d’accueil et de la qualité des soins.

Les services d’urgences ont toujours occupé une position « déclassée » au sein des hôpitaux.

Tout ceci, auquel il est cohérent d’ajouter la « sacro-sainte liberté d’installation des médecins », le secteur médico-social financièrement et humainement incapable de faire face à l’augmentation de la précarité et de la pauvreté, la psychiatrie publique largement délaissée et confrontée à un manque chronique de moyen (re)devenant le lieu d’enfermement et de privation de liberté tout aussi chronique ou encore l’état de délabrement des Ehpad (maison de retraite) et la succession des cas de maltraitance qui s’y déploient ; tout ceci donc fait advenir la « crise des urgences ». Surtout donc, une situation menant énormément de personnes, pour des raisons très diverses et initialement orientées et accueillies dans d’autres dispositifs, à s’adresser aux services d’urgences en toute première intention. Services d’urgences qui ont par ailleurs toujours occupé une position « déclassée » au sein des hôpitaux : le service d’urgences est l’endroit qui prend en charge ces « cas impurs » entremêlant des problématiques médicales, psychologiques et sociales (beaucoup de personnes sans-domicile fixe et autres « déviants » de tout bord, de personnes âgées, de sans-papiers ou de bricoleurs du dimanche tombés de trottinette). On dit que les professionnels qui y exercent sont souvent regardés de haut par les services spécialisés qui viennent y faire les emplettes [6]. Il se trouve que les services hospitaliers spécialisés sont très rarement solidaires des grèves des urgences.

« Plus un système de santé est privatisé, plus il est coûteux, l’exemple américain le démontre de manière éclatante. »

La « crise » n’est donc pas un moment pénible qui va passer de lui-même, il s’agit d’une crise systémique, symptôme d’une politique et d’un ensemble de réformes libérales grignotant petit à petit un système sanitaire garantissant jusqu’ici et tant bien que mal un accompagnement médical accessible à tous et à toutes. Face à cela, la tendance des pouvoir publics est à parier que, comme toute crise – qu’elle soit dite sanitaire, écologique ou économique – celle-ci va trouver sa solution dans la technique et l’innovation. Et il y a pas mal de raisons d’en douter. D’une part, « plus un système de santé est privatisé, plus il est coûteux, l’exemple américain le démontre de manière éclatante » [7]. D’autre part, toute forme d’innovation ou de technologie ne semble pouvoir qu’invisibiliser encore un peu plus les besoins de temps, d’écoute et d’attention inhérent à toute relation de soin.

On se retrouve sur un rond point… devant l’hôpital

Pour l’heure, les réponses du ministère restent floues. En face, les soignants mobilisés ont semblé ressortir avec un certain gain de détermination de leur dernier rassemblement. L’AG du 10 septembre invitait donc à un élargissement total du mouvement, non seulement aux paramédicaux des autres services hospitaliers – Ehpad et psychiatrie compris – mais aussi à tout le personnel de service, administratif et technique, aux médecins et à tous les usagers du système de soin. À Saint-Étienne, le collectif « La Psy Cause » qui a tenu une grève de septembre 2018 à février 2019 pour dénoncer les manques de moyens et d’effectifs sur le secteur psychiatrique du CHU, a répondu à l’appel des urgentistes, et les rejoignaient jeudi 26 septembre pour occuper le rond-point de l’Hôpital-Nord. Quelques fumigènes réchauffent un peu l’ambiance, nous apercevons à travers la fumée verte et rouge le profil de Régis Juanico s’avancer, devine-t-il quelques intérêts politiques à s’afficher ici au près du personnel soignant, et hop le groupe de gréviste s’en est allé faire le tour du rond point en faisant hurler son mégaphone. Le gouvernement doit s’attendre dans les semaines qui viennent à quelques départs de feu qu’il ne pourra espérer éteindre avec ses tous petits seaux troués. En espérant que les feux prennent, que gilets jaunes et blouses blanches se retrouvent au détour d’une escapade en ville, tout ça, tout ça...

Notes

[1Lire à ce propos un texte décrivant le quotidien de l’équipe des urgences du CHU de Saint-Étienne écrit par le collectif Sainté s’ins-URG : « La mobilisation s’intensifie au CHU de Saint-Étienne.

[3Frédéric Pierru, « Le cauchemar de « l’hôpital du futur », Le Monde diplomatique, octobre 2019.

[4La médecine de ville désigne l’ensemble des professionnels de santé libéraux et des soins réalisés en dehors de l’hôpital ou des établissements d’hébergement médico-social.

[5La T2A consiste dans le fait que la sécurité sociale ne rémunère plus des structures mais le volume et la nature des actes pratiqués dans un établissement ; l’hôpital devenant automatiquement une entreprise appelée à augmenter ses profits et sa rentabilité propre. Voir à ce propos l’article de Jean-Claude Delavigne, « De l’Hôpital Public à l’entreprise de production de soins… », La brèche Numérique, disponible sur : https://www.preavis.org/breche-numerique/article3142.html.

[6C’est-à-dire trouver le bon profil de malade, celui qui correspond parfaitement à la description du manuel et qui n’occupera pas un lit trop longtemps.

[7Frédéric Pierru, « Le cauchemar de « l’hôpital du futur », art. cité.


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