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ANALYSES ET RÉFLEXIONS DROITS SOCIAUX - SANTÉ / TRAVAIL - PRÉCARITÉ
SAINT-ÉTIENNE  
Publié le 31 juillet 2021 | Maj le 6 août 2021

La souffrance au travail, une réalité parfois occultée


Luc Fontana est médecin hospitalier au CHU de Saint-Étienne et enseignant à la faculté de médecine, spécialisé dans le domaine de la santé au travail. Il dirige le service dédié, dans lequel est présente une unité consacrée à la consultation de pathologie professionnelle. Pour Couac, il a accepté de revenir sur la problématique de la souffrance au travail, qui ne bénéficie pas encore de la reconnaissance nécessaire auprès des institutions.

Couac : Comment peut-on définir la souffrance au travail ?

Luc Fontana : Tout d’abord, il faut distinguer le terme de pathologies professionnelles, terme général regroupant toutes les pathologies qui peuvent être en lien avec le travail. Certaines d’entre elles sont reconnues et indemnisées en tant que telles, comme “maladies professionnelles”, les troubles musculo-squelettiques étant les plus fréquentes. Ce sont celles qui sont reconnues par les organismes de sécurité sociale, dont on reconnaît le travail comme en étant à l’origine, et pour lesquelles on peut obtenir des dédommagements. Un certain nombre de conditions sont nécessaires pour cette reconnaissance.

Cependant, dans le champ de la souffrance au travail, il n’existe aucun critère permettant de reconnaître les pathologies comme étant liées au travail. Ce terme désigne ainsi les altérations de l’état de santé, mental principalement, que subissent des salarié·e·s exposé·e·s à divers facteurs de risque – aussi appelés risques psycho-sociaux – dans le cadre de leur profession. Si la vulnérabilité peut varier en fonction des personnes ou des moments de la vie, il n’est pas pour autant question de considérer que la personne elle-même est responsable de son état. Les pathologies les plus courantes sont un état de stress, des troubles anxieux ou dépressifs, ou encore le burn-out – épuisement professionnel –, qui n’est pas encore reconnu comme une maladie professionnelle.

Cette non-reconnaissance n’est-elle pas limitante ?

L’existence de ces critères est limitant dans le domaine de la souffrance au travail, qui est une réalité depuis quelques années. Cette notion est apparue récemment, désignée par différents termes. Souvent, les personnes venant consulter ont du mal à faire reconnaître leur souffrance en tant que telle, puis à lui voir attribuer la désignation de maladie professionnelle. Il est toujours possible de faire reconnaître sa maladie en dehors du cadre défini, mais cela requiert des pathologies marquées, la demande est donc souvent refusée.

Quel est le rôle du service que vous dirigez ?

Le service s’adresse aux salarié·e·s souffrant de problèmes de santé, pour lesquel·le·s il peut exister un lien entre leur(s) pathologie(s) et leur emploi. Nous sommes donc amené·e·s à rencontrer des personnes ayant des difficultés au travail, dont nous nous attachons à déterminer les risques psycho-sociaux auxquels elles ont été confrontées, ainsi qu’à définir leur état de santé actuel. Puis, nous tentons d’établir le lien entre le travail et l’état de santé, afin de trouver des solutions pour diminuer l’exposition aux facteurs de risque identifiés.

Quelle évolution avez-vous constaté ces dernières années ?

La problématique est constante depuis plusieurs années, et très fréquente pour les médecins du travail, quel que soit le secteur d’activité : associatif, public privé… Mais l’augmentation de pathologies telles que le stress ou l’épuisement professionnel est une réalité. La question qui se pose est donc : en parle-t-on plus actuellement ou le travail connaît-il un changement en ce sens ? Je pense qu’il y a un peu des deux, la parole s’est libérée et c’est tant mieux, mais les relations au travail ont aussi connu des mutations, reflétant une évolution de société plus globale.

Le développement du numérique et des nouvelles formes de management a-t-il eu un impact selon vous ?

Certaines formes de management sont parfois délétères pour les salarié·e·s, comme on a pu le voir avec l’exemple de France Télécom il y a quelques temps. Dans les cas les plus extrêmes, les pathologies peuvent déboucher sur des crises suicidaires. Ces nouvelles formes ont donc un impact évident sur certain·e·s salarié·e·s, dans certains secteurs. Pour ce qui est du numérique, nous n’avons pas un recul suffisant pour juger des effets du télé-travail sur la santé des salarié·e·s, qui sont toutefois un certain nombre à le réclamer. En revanche, d’autres évoquent des effets délétères en raison de l’absence de vie sociale ou de la charge supplémentaire de travail domestique – pour les femmes notamment. Il y a des effets probables, mais nous ne sommes pas en mesure de conclure à ce sujet pour l’instant.

Comment s’emparer de cette problématique collectivement ?

Une personne en difficulté dans son travail a parfois du mal à trouver une personne ressource sur le lieu de son activité. Il est donc important de rappeler qu’il peut s’agir du médecin du travail, d’un·e délégué·e du personnel… Il est également possible d’obtenir des informations auprès de l’inspection du travail. Sur le plan collectif, il y a une prise de conscience depuis quelques années, avec une médiatisation plus importante de ces questions. Il faut une volonté des entreprises, notamment lorsque plusieurs cas se présentent, au sein d’un atelier, d’un service… Les personnes en difficulté ont parfois tendance à quitter leurs fonctions, les problèmes restent donc irrésolus et se répètent. Certain·e·s employeurs·euses sont cependant sensibles à la notion de « qualité de vie au travail », ce qui peut améliorer certaines choses. Mais attention, ce n’est pas une solution miracle !


Chiffres-clés

 
Selon une étude auprès des salarié·e·s français·e·s parue en 2017 :
- 52 % se disent anxieux·ses au travail
- 29 % présentent un niveau dépressif élevé
- 24 % sont en situation d’hyperstress (28 % des femmes contre 20 % des hommes), notamment dans les secteurs de la santé, du spectacle et des services
- 18 % ont été victimes d’un burn-out et 22 % en ont été témoins dans leur entreprise

Proposé par Couac
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