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PALESTINE  
Publié le 26 août 2004 | Maj le 13 décembre 2020

Compte-rendu d’une mission syndicaliste en Palestine du 23 Avril au 2 Mai 04


Depuis plusieurs mois déjà, plusieurs personnes préparaient une nouvelle mission de solidarité avec le peuple palestinien. De réunions en discussions, elle a pris forme et a lancé un appel pour une participation large. Parce que réunir une cinquantaine de militantes et militants de différentes associations (AC !, Droits Devants, chômeuses, chômeurs, ...), de différents syndicats (CGT, plusieurs SUD, CNT, Confédération Paysanne) et de différents pays (Suisse, Angleterre, Espagne) n’est pas une mince affaire. Puis, se mettre d’accord pour ensuite construire un projet commun avec comme point central : la manifestation du 1er mai avec des travailleurs et travailleuses palestiniens à Ramalah.

Pour certains d’entre nous, c’est une nouvelle visite sur cette terre occupée, pour d’autres, tout est découverte.

Dans la vieille ville de Jérusalem, il me semble qu’il y a encore plus de militaires et de flics israéliens que lors de mon premier séjour, 8 mois plus tôt. De nouvelles maisons ont été achetées par les Israéliens dans le quartier arabe.

Nous nous retrouvons donc tous dans une salle de Jérusalem Est où nous peaufinons le programme et rencontrons divers acteurs israéliens de la lutte anticolonialiste. Une visite à Abou Dis, ville palestinienne mitoyenne de Jérusalem, nous met dans le vif du sujet : elle est maintenant derrière le Mur haut de 8 mètres.

Le choix de se déplacer par petits groupes pour traverser le gigantesque check point de Kalandia, passage obligé entre Jérusalem et Ramalah (séparés par une dizaine de kms) est positif. Nous sommes maintenant dans les territoires occupés et nous nous retrouvons dans les locaux du DWRC (Democracy and Workers’ Right Center) en plein coeur de Ramalah. Une rencontre avec des syndicalistes, des mouvements féministes, quelques politiques, est organisée dans une salle municipale voisine.

Avec un syndicaliste de Pal Tel (l’entreprise palestinienne de télécommunications), je vais voir un de leur centre d’appel téléphonique où travaillent une vingtaine de jeunes hommes l’après midi, tandis que les filles avaient travaillé le matin.
A la Moqata, nous saluons Arafat, menacé de mort par Sharon et interdit de sortie de ces bâtiments depuis trop longtemps.
Logés dans des familles palestiniennes, comme à chaque fois, nous pouvons apprécier leur hospitalité et leur générosité.
Répartis en 6 groupes, nous nous dispersons alors à travers la Palestine : Jénine, Tulkarem, Gaza (les copains seront obligés de faire demi tour, le check point d’Erez restant fermé), Bethlehem, Hébron et enfin Naplouse.

Malgré plusieurs tentatives et une attente de 2 heures, les soldats en poste au check point d’Hawara, à quelques kms au sud de Naplouse, nous refusent le passage, comme d’ailleurs à tous les autres touristes qui se présentent. (voir un article sur ce check point dans Libération du mardi 11 mai 2004). Actuellement, tout Palestinien de moins de 35 ans, est cantonné dans son village ou sa ville, tout déplacement lui est refusé par l’armée israélienne, car soupçonné d’être un terroriste kamikaze.

Nous tentons donc une autre voie d’accès, illégale, pour rentrer dans Naplouse. Mais rapidement, nous sommes de nouveau stoppés sur une petite route par un check point « volant » (non fixe, qui se déplace) mis en place par 4 militaires. Là aussi, discussions et attente de plus d’une heure, ne change rien à leur décision. Sauf qu’au moment de partir, un des soldats nous annonce qu’ils viennent de recevoir l’ordre de déplacer le check point, ce qui signifie que, dans quelques minutes, la voie sera libre. Bagages sur le dos, cette marche dans la montagne nous sensibilise sur les tracasseries quotidiennes des Palestiniens. En France, il y a quelques jours, je rencontre un étudiant palestinien et je lui raconte notre arrivée à Naplouse ; il me dit que sur ce même sentier que régulièrement les soldats ouvrent le feu et que sa femme y a fait une fausse couche.
Après avoir changé plusieurs fois de taxis, la descente vers Naplouse nous fait découvrir une ville de 200 000 habitants, complètement encaissée dans les montagnes. Puisque l’accès est fermé de chaque côté de la ville, les constructions se font maintenant à flanc de colline. Les rues du centre ville, sont jonchées de pierres, les magasins sont tous fermés : il y a une heure les chars israéliens étaient encore en ville après une présence de 6 heures.

L’accueil chaleureux des ouvriers de Pal Tel nous fait oublier notre fatigue : « Maintenant, vous voyez ce que l’on vit tous les jours ! ». Beaucoup d’entre eux sont originaires des villages environnants et préfèrent rester dormir chaque soir à Naplouse par peur de tracasseries matinales aux check points d’entrée de la ville. D’ailleurs, le syndicat de Pal Tel (80% du personnel environ est syndiqué) a passé un accord avec la direction : si un agent ne peut venir travailler à cause de la fermeture d’un check point, la direction lui paie la moitié de sa journée tandis que l’autre moitié est prise sous forme de congés. Le harcèlement régulier des soldats israéliens, n’est pas sans risque puisque régulièrement les travailleurs de Pal Tel, qui construisent des lignes téléphoniques, se font humilier pendant leur travail : la semaine dernière, nous avons reçu l’annonce de la mort d’un de ces travailleurs tué par les soldats, pendant son travail. « Travailler est un acte de résistance pour nous ! », nous affirment la plupart des ouvriers. De quoi évidemment nous laisser songeurs, nous qui militons pour travailler moins.

Pal Tel est une entreprise privée avec des actionnaires : le plus important est proche des différents pouvoirs politiques américains et européens : il s’est d’ailleurs fait construire un immense palais qui domine Naplouse : bien sûr qu’en Palestine aussi, la lutte de classe n’est pas une mince affaire. D’ailleurs, après 2 jours de grève pour demander des augmentations de salaire, ce gros actionnaire a donné immédiatement satisfaction aux revendications de peur d’être mal vu par ses amis politiques et que çà fasse désordre.

Les enseignants ont eux aussi menacé de faire grève contre l’Autorité Palestinienne, pour des augmentations de salaire : ils ont eu gain de cause avant de commencer.

A l’intérieur de Naplouse, il y a 3 camps de réfugiés : ce sont des Palestiniens qui s’y sont installés après 1948 ou 1967. Les conditions de vie sont difficiles, le chômage est plus qu’important qu’à l’extérieur des camps : depuis la deuxième Intafada en 2000, il est impossible d’aller travailler en Israël et les premiers touchés sont bien évidemment les réfugiés dans les camps. La violence dans les familles (homme/femme, parents/enfants) a explosé : le chiffre de 90% des familles touchées par cette violence nous a été annoncé par une association de femmes ! Dans le camp de Balata, nous sommes arrivés un soir pendant le conseil : il réunit toutes les tendances politiques (Fatah d’Arafat, communistes, Hamas, ... mais sans les femmes) et essaie de résoudre les problèmes matériels du camp.

Notre hôte nous montre les maisons détruites par l’armée israélienne lors du siège de Naplouse, il y a 3 ans : vieille ville saccagée, Moqata (bâtiment construit par les Ottomans) bombardée. Nous rencontrons également la famille de Saed Atabeh, l’un des plus vieux prisonnier palestinien (25 ans de prison), toujours enfermé dans une des geôles israélienne.
L’université de Naplouse regroupe 10000 étudiantes et étudiants : c’est la plus importante de Palestine. Accueillis par le syndicat des prof et le service de communication de l’université, nous rencontrons une militante féministe, nous assistons à une vidéo conférence avec une université américaine, nous allons à l’inauguration d’une expo photo dans les nouveaux bâtiments de l’Université où nous croisons le consul de France qui nous conseille de bien faire attention à nous.

Mais comment décrire les émotions ressenties lors de multiples échanges avec nos hôtes et ses amis, ou lors d’un dîner au restaurant suivi de chants en fumant le narguilé ? Quoi répondre à des hommes et des femmes souriants qui nous remercient d’être là en nous disant que cela fait 3 ans qu’ils ne sont pas restés aussi longtemps, dehors, assis, le soir dans le jardin ? Comment oublier le visage de cet ouvrier en bleu de travail fumant cigarettes sur cigarettes nous affirmant qu’il a rencontré « dieu » lorsqu’il était en prison ? Que leur dire quand ils nous demandent : « et maintenant, comment on prolonge notre rencontre ? ».

Après ces 4 jours, lorsque nous retrouvons nos autres camarades, chacun raconte à l’autre ses expériences : à Tulkarem, par exemple, l’enterrement au milieu des militants du Hamas d’un des leurs assassiné par l’armée d’occupation, à Bethlehem, la vie dans le camp de réfugiés ou encore l’arrivée à Jénine, ... A Qalqilya, petite ville complètement encerclée par le Mur de séparation, nous marchons en direction de ce mur avec des habitants de la ville. Le copain de la Conf’ Paysanne réaffirme sa solidarité avec les paysans palestiniens privés de leurs terres.

Puis retour à Ramalah pour préparer la manif du 1er mai. Je suis accueilli chez un militant du DWRC qui habite un quartier placé tous les vendredis sous couvre feu, probablement en raison de sa proximité avec le Mur en construction. jeeps de l’armée patrouillant, puis dès la nuit tombée, quelques jeunes ados font brûler des pneus et des palettes de bois à un carrefour.
Et voici le 1er mai. Notre groupe d’une cinquantaine de syndicalistes et d’associatifs se retrouve dans la rue avec plusieurs dizaines de militants du DWRC. Bien que je ne comprends pas tous les enjeux politiques du groupe qui nous « guide » (nous croisons, au milieu d’une multitude de voitures, d’autres manifs qui ne se joignent pas à nous), l’ambiance est très bon enfant et me plaît. Camion plateau avec quelques jeunes qui chantent, voiture habillée de rouge, et la banderole internationale derrière, avec slogans et chants révolutionnaires, dans une cacophonie de bruits. Sur la Place aux Lions, discours, puis chants palestiniens et européens se succèdent. Chanter « A las barricadas ! » ou « la Mahkno »......, me réjouit. Nous mangeons ensuite tous ensemble dans une ambiance détendue faite de nouveau de chants et de rires.
Après le passage obligé du gigantesque check point de Kalendia, retour à Jérusalem, puis en France pour discuter de la suite à donner : une première réunion de bilan a eu lieu fin mai, pour organiser la venue en France, voire en Europe de syndicalistes palestiniens.

Je pense qu’il est important de continuer à se rendre dans les territoires occupés pour témoigner des conditions de vie atroces, inhumaines et humiliantes que subissent quotidiennement les Palestiniennes et les Palestiniens.

Plusieurs témoignages sur cette mission ont été déjà publiés. En autres : Politis (13 au 19 mai), Le Progrès de St Etienne (10 mai), Alternative Libertaire (juin 2004), ......

Pour en savoir plus :

  • hors série du Combat Syndicaliste« Le fait colonial en Palestine », écrit par le groupe de travail sur la Palestine de la CNT, à commander au 33 rue des Vignoles 75020 Paris
  • « Palestine, chronique d’une occupation » écrit par Mari Otxandi, à commander aux éditions Gatuzain 10 rue Trinquet 64100 Bayonne

http://www.gatuzain.com

Marius Bouvier

Dernière minute : de très mauvaises nouvelles nous parviennent de Naplouse, même si la cour de justice internationale a déclaré illégale le Mur de Séparation.

15 juillet 2004


Proposé par silvain
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