Actualité et mémoire des luttes à Saint-Étienne et ailleurs
ANALYSES ET RÉFLEXIONS VIE DES QUARTIERS - INITIATIVES
SAINT-ÉTIENNE  
Publié le 23 mai 2021

24 fois 1 heure dans la ville basse


« Notre ville ne sera ni la capitale des taudis ni celle du design » disait un texte aux visiteureuses de la biennale 2019 [1]. Depuis le début de l’automne et de la deuxième vague tant annoncée, notre ville est devenue la capitale du/de la Covid. Pas plus seduisant. Plusieurs journaux locaux et nationaux ont tenté, malgré l’absence de données épidémiologiques précises, de donner des explications plus farfelues les unes que les autres. D’une vision misérabiliste de la ville qui associe la pauvreté aux incivilités et au complotisme [2], à une culpabilisation des étudiant.e.s [3] jusqu’à la désignation dégueulasse d’un squat de la ville. Nous ne nous risquerons pas, à notre tour aux hypothèses imprécises, même si l’ouverture d’un centre commercial XXL en pleine épidémie nous pose question. Alors, n’ayant pas de carte de presse ni attestation professionnelle pour partir en grand reportage, nous reconstituons ici une journée de sorties en période de confinement et vous livrons le meilleur de ces 24 fois 1 heure. Observations – sans prétention – d’une époque dans la partie plate de la ville.

Samedi 7 novembre

01h, quelque part dans un lieu encore collectif

Fin de soirée de moins en moins clandée. La porte était ouverte, le Couac s’est incrusté. Quelques bières, une musique dont le son n’a cessé d’augmenter, et une lumière de moins en moins tamisée. Ici, pas de complotisme ni de comportements inconscients. Juste des gens qui tentent de rompre l’isolement alors que plusieurs espaces collectifs de la ville [4] jouent leur survie pour le monde d’après.

11h, place Albert Thomas

Nous sommes reconfiné.e.s depuis une semaine et le protocole sanitaire du marché est au point. Pleins de barrières pour peu d’entrées et beaucoup de monde. Un employé municipal est affecté à la distribution du gel. La plupart des badauds l’ignorent. En plus d’acheter des légumes, les gens stationnent par petits groupes de discussion entre les étals et les files d’attente. France 3 tient son scoop. Une artiste christiano-gauchiste évoque dans la même phrase les déclarations du prêtre Jacques Brun de la paroisse St Roch et les relents Orwelliens du moment. Pendant ce temps, les habitué.e.s du Bistrot Gaga sont toujours là, sans terrasse ni café mais avec bancs et thermos. On quitte la place, laissant derrière nous les brèves de marché et déclarations sans comptoir.

12h, place Jacquard

Toute la mumu est mobilisée : elle n’assure pas la sécurité du premier ministre en déplacement dans la ville mais essaye de gérer une banale histoire de place dans une file d’attente. Ici aussi, on fait la queue, particulièrement à « C’est comme au marché », le magasin de bonnes affaires alimentaires. A part les barrières et les cafés fermés, le confinement saison 2 ne change pas grand-chose à la vie du marché. Seul le fond de l’air est plus lourd.

15h, aux alentours de l’hôpital Nord

Le décor est posé : les flics ont quadrillé la zone comme ils ne l’avaient encore jamais fait [5]. Avec du retard, nous allons faire nos courses au supermarché de Ratarieux [6] à l’appel de la CGT. Au CHU, les pontes locaux – Perdriau, Mis et Juanico – se félicitent de la visite express de Castex dans la capitale de l’épidémie. Tout proches, les syndicalistes, militant.e.s et soignant.e.s qui ont réussi à déjouer les barrages policiers, n’entendent pas de la même oreille les remerciements du premier ministre. De notre côté, après 4 tours de rond-point, quelques hésitations et coups de pression (fourgons bleus, contrôles de camarades et armes à feux), on se dégonfle. La honte, on avait même retiré le gilet jaune de notre tableau de bord avant de voir qu’un camion de CRS mettait le sien en évidence ?! On l’avoue, notre préparation laissait vraiment à désirer. On se rabat sur du chocolat de supermarché. Les clients à la gueule d’indics et une Skoda nous suivent d’un peu trop près et nous poussent au re-confinement. Échec cuisant pour l’investigation locale et politique.

Samedi 14 novembre

16h, Pont-de-l’Âne

On veut voir à quoi ressemblent le plus grand Cluster et les plus beaux espaces extérieurs de la ville. Direction Steel. Les espaces sont privés mais tout ressemble à une rue. Malgré leur artificialisation, on a entendu beaucoup de bien sur la qualité des matériaux et des jeux pour enfants, sur l’impression d’être dans « une ville qui compte ». Et, en effet, les lieux sont végétalisés et n’importe quel bout de dalle au sol est plus stylé (et plus cher) que n’importe quel bout de trottoir de la vraie vi(ll)e. La vue sur les montagnes est belle et le lieu hésite entre rejet de l’image paupérisée (« ici, vous êtes ailleurs ») et valorisation de la culture locale (une sculpture représente une enfant qui tient un babet dans ses mains). 

Les caméras ont beau être plus petites qu’ailleurs, elles sont bien présentes. Mais ici, pas de keufs, peu de masques et des pauses clopes à plus de six devant les magasins.

On va acheter une clef USB pour les besoins de la rédaction dans un magasin d’électrotrucs. On y apprend que les frigos ne sont pas essentiels - sauf en Click&Collect, on vous passe le speech du vendeur - mais que les accessoires d’hydroponie (de cuisine, pas de placard) si : reconfiné.e.s ou pas, on peut faire pousser son basilic en toute saison et les client.e.s sont bien content.e.s.

Lundi 16 novembre

19h, Escaliers du Crêt de Roc

La nuit est tombée depuis une heure environ. Une dizaine de joggeuses et apprenti.e.s cross-fiteurs tentent de « garder la forme » en cette période de grande immobilité. Illes devisent joyeusement de leur journée de (télé)travail - malgré la persistance des courbatures depuis la dernière séance de cette salle de sport de quartier - lorsque trois (très) jeunes hommes surgissent dans les escaliers. Vifs et rapides, ils disparaissent en un éclair dans l’ombre du bas des marches. Un bruit sourd s’en suit, une voiture de la municipale tire son frein à main au milieu de la rue Royet. Deux flics en sortent, traversent le groupe de sportives amateurs et se précipitent dans l’escalier. Moins vifs et moins lestes que leur proie, ils prennent appui à la rambarde et descendent doucement vers la place Jean Jaurès. Les bandes réfléchissantes des uniformes scintillent dans le noir, ils s’arrêtent et piétinent en bas des marches, deux keufs perdus dans la nuit. Sifflements, affolages et insultes des familles se font entendre un peu plus haut. Nos deux condés remontent les marches, bien essoufflés. La bagnole les attend. Les joggeureuses sont toujours là et attaquent la séance collective d’étirements. Illes sont blanc.he.s et les flics se foutent de savoir s’illes ont ou non une attestation.

Mardi 17 novembre

21h30, porte 4, étage 3

Pas autant qu’il y a deux ans mais Sainté scintille [7]. On observe, depuis notre balcon de rédaction, des tirs de mortiers d’artifice comme disent les médias, pas dans la rue mais dans le ciel au-dessus de plusieurs collines. On se demande un peu ce qu’on fête mais on apprécie le spectacle. Peut-être que tous les conseils de quartiers annoncent leur autonomie ? Ça sent l’action coordonnée façon click-and-collect (commandée-emportée en français). Assez vite (est-ce un hasard ?) un ballet de voitures trop bleues sur-réagit dans le cœur de ville, au pied des 7 collines, et contrôle au pif.

Mercredi 18 novembre

18h, Jean Jaurès

En retard, comme toujours, Sainté tente de se réunir contre la loi Sécurité Globale. Enfin de l’action dans ces 24 fois une heure. Sur la route, on aperçoit une revendication de la veille : « cette nuit j’étais en colère parce qu’il n’y a pas de grand complot mais un capitalisme qui prend ses aises, alors j’ai tiré des feux d’artifices ». Ce soir, plus d’amertume que de colère. Plus de flics que de manifestant.e.s non déclaré.e.s. Les keufs avancent, tou.te.s celleux qui croisent sont controlé.e.s et verbalisé.e.s (ou pas, on le saura plus tard). Apparemment on est vraiment en guerre. On part avec une rage et un sentiment de défaite qui fait face à notre propre inorganisation et le malaise global. Mais, on reviendra, plus fortes et plus nombreux contre les réformes du moment et pour l’abolition de la police !

Vendredi 20 novembre

8h, le long du tram

La file d’attente ne faiblit pas devant la préfecture, alors que – contrairement au premier confinement – elle est inexistante à la Grand’Poste. Un fleuriste en kiosque fait croire à un changement impliqué par les mesures sanitaires, à un moment où les commerces non essentiels sont censés être fermés. Les plantes sont sorties, comme d’habitude, mais il faut appeler un numéro pour les commander. En gros, tout se déroule comme d’habitude sauf qu’on utilise un téléphone pour parler à une personne qui est à un mètre. On observe quelques cathos, de type deux-parents-et-des-enfants, chaussettes-hautes-et-shorts-courts, circuler d’un pas pressé entre des personnes vivant à la rue, toujours plus nombreuses. Soudain, l’omniprésence d’écoles privées dans le l’hyper-centre nous saute aux yeux : St-Charles, St-Michel, Ste-Marie… Il fait froid et les cafés ne sont qu’à emporter. Sur un panneau indiquant les consignes sanitaires, quelqu’un.e a marqué au feutre « le Covid est instrumentalisé. Pr Perronne », en hommage à un autre docteur star du complotisme. Cette année, pas de marché, même si noël n’est pas encore annulé.

Samedi 28 novembre

17h, cœur de ville

Deuxième samedi de mobilisation contre la loi de Sécurité Globale et de recul sociétal. Nous sommes des milliers sur la place Jean-Jaurès, le fond de l’air redevient combatif. Les pancartes et slogans redoublent d’originalité : le reconfinement a du bon, on relève la présence de magnifiques banderoles cousues main. Les prises de paroles s’enchaînent, tout le monde semble avoir des raisons de dire on est là, gilets jaunes, militant.e.s, syndicats, jeunes, vieux. Même la citoyenniste COP 21 – présente côté Marengo au pied du très grand sapin de noël – semble avoir lorgné sur l’énergie et la niaque déployée de l’autre côté des rails du tram.

La foule se met en marche contre Darmanin, ses idées nauséabondes et son monde. Un joli cortège d’un millier de personnes se promènent dans le cœur de ville en ce premier jour de reconfinement marchand. Les badauds nous regardent, partagés entre l’envie de récriminer cette manif’ (qui pourrait faire du tort aux désormais incontournables petit·e·s commerçant·e·s) et celle de reconnaître sa nécessité. Les murs se font toiles et micros et sont méthodiquement recouverts de tags et de couleurs. L’ambiance est bonne et nous on est content.e.s de vivre ce moment gentiment offensif. Pas un seul flic ne se pointe, on sent le poids du contexte et de la bavure générale. Les locaux du syndicat Unsa Police sont bien peinturlurés et le comico de la mumu connaît son énième lancer d’oeufs. La manif’ rappelle à l’ensemble des forces de police qu’elle les déteste et qu’il est temps que leur impunité cesse. Elle rappelle aussi à Macron que nos esprits ne sont pas fatigués et que la rue – plus chaude que ses simulacres de débats démocratiques – pourrait l’emporter [8].

On termine comme ça les 24 fois une heure et on perçoit les effets du confinement au fil du mois. La version saccadée de cette rubrique n’a pas été facile à écrire, entre ennui, virus du travail et désorganisation. Heureusement que le futur est toujours déjà-là et qu’on sait maintenant que même tout désoeuvré·e·s on a des choses à défendre, à conquérir et à raconter !

Notes

[2« A Saint-Étienne, le symptôme de la pauvreté », Politis, n°1626.

[3« Covid 19 : pourquoi Saint-Étienne est si durement touchée », Le Progrès, 22/10/2020.

[4Annonce de la fermeture d’Ursa Minor sur la page facebook du lieu, appel à don de plusieurs collectifs : « De multiples appels à soutien à Saint-Étienne », 04/05/2020.

[5Pour la référence à Sofiane (dans « Épisode sombre »).

[6C’est en tout cas ce que dit notre attestation dérogatoire.

[7« L’hiver est annulé », Couac, hors-série hiver 2018-2019.

[8En référence à « l’adresse à la nation » du 25 novembre où le président des flics a déclaré : « […] Mais pour les semaines à venir nous devons chacune, chacun, à la Nation, l’esprit de responsabilité. Nous nous devons les uns aux autres aussi beaucoup de bienveillance. Les esprits sont parfois fatigués, les débats s’échauffent. Et dans cette période, nous ne devons pas nous laisser nous emporter [...] ».


Proposé par Couac
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