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MÉMOIRE RÉPRESSION - PRISON
INFOS GLOBALES  
Publié le 9 décembre 2008 | Maj le 6 juillet 2020

« Une espèce à part … » Texte de laurent Jacqua du 6 Novembre 2008


Laurent Jacqua, détenu depuis 1984, a écrit « la guillotine carcérale », pavé dans lequel il raconte son histoire : braquages, amitiés, cavales, procès et puis ses années d’incarcérations.
Il c’est toujours battu en prison et a toujours dénoncé haut et fort, les condition de détentions. Le texte qui suit est tiré de son blog.

« Une espèce à part … »

Suite à l’égorgement d’un détenu par un autre à la maison d’arrêt de Rouen, Rachida Dati a décidé, le 23 septembre dernier, de réunir les 200 directeurs des prisons de France pour faire le point et se mobiliser contre la violence et l’insécurité au sein des établissements pénitentiaires.

Au fond c’est aussi utile que si l’on décidait de réunir tous les dirigeants de clubs de foot pour savoir si les matchs doivent encore se jouer avec un ballon rond !
Tout à coup, comme par enchantement, notre Garde des Sceaux découvre avec stupeur, grâce à ce fait divers sordide, que la prison est un univers terrifiant et dangereux.

Pourtant, tous ceux qui connaissent ces lieux clos savent que la violence est une évidence dans l’univers carcéral et qu’elle fait partie intégrante de la vie en détention. Donc la seule et unique solution pour l’éradiquer serait de fermer toutes les prisons…

Comme cela n’est pas prêt d’arriver, je crois qu’il n’y a aucun remède, à moins de trouver une nouvelle manière d’aborder la sanction pénale. Et comme trouver une autre façon de punir n’est pas prêt non plus de voir le jour, nous pouvons craindre le pire pour l’avenir.

C’est un engrenage inévitable qui nous attend dans les prochaines années car les conditions de détention ne cessent pas de se dégrader, ceci toujours à cause de la même maladie incurable depuis 30 ans : le manque de volonté politique pour enfin s’attaquer au problème carcéral !

Cessons donc l’hypocrisie sur les causes de ces incidents barbares, tout est dû à l’abandon permanent du parent pauvre du ministère de la justice, ce qui a et aura pour conséquence, à très court terme, une explosion de violences contre le personnel pénitentiaire, des prises d’otages désespérées à répétition et des actes de violences ou de meurtres entre prisonniers.

Ces crimes intra-muros, que l’on voit se multiplier depuis ces dernières années, vont empirer de façon exponentielle toujours à cause des éternels et mêmes symptômes à savoir : la surpopulation pénale croissante, la recrudescence des incarcérations des cas psy, l’augmentation des longues peines, l’abandon de toute reforme profonde de la pénitentiaire, le manque de budget pour l’amélioration des conditions de détention, le manque d’effectif et enfin la politique du tout répressif qui n’a de cesse de s’amplifier en incarcérant de façon systématique.

Chaque jour derrière les hauts murs des 200 prisons françaises de ces charmants directeurs convoqués au ministère, dans des cellules, des douches, des cours de promenades, se produisent des actes d’une violence inouïe et il ne faut pas compter pas sur l’intervention rapide des surveillants, qui, généralement, arrivent seulement pour ramasser les blessés ou les morts.

A St Maur, il y a trois ans, un détenu a fracassé la tête d’un co-détenu et lui a mangé un bout de cervelle. Déjà à Rouen en 2007, un autre avait mangé le foie de son co-cellulaire. Dernièrement à Fleury-Mérogis, un détenu a été blessé par le GIGN après avoir pris en otage un psy. Peu de temps après, un surveillant d’une autre prison a été blessé en protégeant une infirmière d’un psychopathe.

Et tiens ce matin même, je viens d’apprendre aux infos que dans une prison prés de Grenoble un « sniper » vient de descendre un détenu en pleine cours de promenade en tirant de l’extérieur !?

Quand on voit ce genre de faits divers et autres violences quotidiennes (suicides, automutilations, émeutes, bagarres, agressions, évasions etc.…) on se rend bien compte que le monde carcéral n’aura jamais l’ambiance d’une maternelle et que, pour ceux qui y vivent et la côtoie comme moi depuis si longtemps, la violence est aussi naturelle que la respiration. Elle a encore de beaux jours devant elle car elle ne fera que s’intensifier proportionnellement à l’escalade de la répression sociale.

L’origine de cette violence tant décriée aujourd’hui est aussi une réponse, un écho à la violence du système et pareillement pour celle des institutions qui malmènent les concitoyens pauvres ou de seconde zone qui finiront tôt ou tard par devenir taulard.
Prisonniers, chômeurs, travailleurs pauvres, exclus, SDF, habitants des banlieues, clandestins etc.…tout ça c’est la même limonade, tous sont traités comme de la merde depuis trop longtemps. A force de ne pas respecter la dignité de ces hommes et de ces femmes ou de ces détenus (es) par une multitude de traitements indignes, il ne faut pas s’attendre à voir surgir des êtres philanthropes et tolérants, ni des enfants de cœur dans les rues et les prisons du pays.

La prison, de par sa nature profondément criminogène, est nuisible et dangereuse pour la société toute entière car elle engendre et relâche des hommes et femmes dont le traumatisme est si grand que leur métamorphose empêche tout retour à la vie sociale dite « normale ». Violences, récidives, dépressions, suicides, toxicomanies, alcoolismes, inadaptations, dangerosités, troubles psychiatriques etc.… voilà le véritable bagage que tout condamné emporte avec lui à la fin d’une peine. Et on imagine, avec tous ces ingrédients, les conséquences désastreuses et les dégâts que cela peut avoir sur le monde extérieur.

Cela me rappelle la scène d’un film dont le titre, je crois, était « Un monde parfait ». On y voyait un évadé en cavale molester toute une famille. Pendant que celui-ci était en train de les attacher, l’une des victimes lui demanda pourquoi il faisait cela, alors qu’elle était persuadée qu’au fond de lui, il était bon. Il lui répondit alors :

Je ne suis ni bon, ni pire, je suis juste d’une espèce à part….

Cela résume tout sur les séquelles dues à l’enferment.
Les ex-taulards, de par leur exclusion plus ou moins longue, font réellement partie « d’une espèce à part » qui souvent ne peuvent s’entendre et se comprendre qu’entre eux. Ils sont devenus, par trop de violences subies et de souffrances accumulées, des sortes de « mutants » dressés au mal dont plus personne ne veut, qu’on ne peut plus réparer et dont on ne peut pas comprendre la logique.

Heureusement il y a quelques cas de réinsertions réussies, mais ils sont si rares et ne sont, en général, dus qu’aux seules forces et à la détermination des détenus concernés, qui ont la chance d’avoir une forte personnalité et une profonde volonté de s’en sortir par eux-mêmes.

La véritable dangerosité ne provient donc pas des détenus mais de la prison elle-même ! En réalité c’est elle qu’il faudrait réinsérer, car elle est une anomalie, un cancer diffusant ses métastases dans l’organisme sociétal !

La prison, telle qu’elle est conçue aujourd’hui, n’est pas là pour réadapter ou réparer mais pour punir et détruire le prisonnier ! Et si ça on ne l’a pas compris, ce n’est pas la peine de chercher un antidote au problème. Il faut réformer totalement le monde carcéral de fond en comble et pour cela il faudrait des moyens colossaux que nous n’avons pas.

La seule solution sécuritaire, même si elle est la plus facile à mettre en place, est une erreur monumentale, car plus la sécurité sera augmentée au sein des détentions, plus la violence y sera à l’étroit et plus elle y sera explosive et barbare. C’est une équation implacable que l’on a d’ailleurs pu constater dans l’exemple criant des prisons américaines type « super max » (de haute sécurité).

Dans ces établissements, où souvent aucun espoir de sortie n’est permis, les meurtres entre gangs, entre détenus sont d’une sauvagerie impitoyable, ce qui prouve bien l’inefficacité d’un système sécuritaire pour endiguer la violence carcérale, au contraire cela ne fait que l’exacerber. Voir à ce sujet la très instructive série documentaire de National Géographique sur les prisons US.
Si l’on voulait transformer les hommes en animaux prédateurs et les prisons en usines à récidivistes, on ne s’y prendrait pas autrement.

Mais alors qu’elle est la solution ?

Hé bien sachez qu’il n’y en a pas ! Car, nous le savons, tout le monde se fout éperdument de ce qui peut bien se passer dans les prisons et puis avec quel gouvernement, quel argent va-t-on se décider une bonne fois pour toute à prendre le taureau par les cornes ?

Oui je suis très pessimiste et je pense que l’orientation se fera sur le modèle américain : constructions de nouveaux établissements haute sécurité, allongement des peines, perpétuités réelles, rétentions de sûreté, et tout un arsenal juridique toujours plus absurde, toujours plus répressif. Le carcéral finira, comme tout le reste, par devenir un business et on y gérera la violence comme on gère une société qui gronde, cela avec toujours plus de flics, toujours plus de rétorsions, toujours plus de lois, toujours plus de règles, toujours plus de répression…de toute façon à cause de la crise mondiale, les sociétés, à moins d’une révolution soudaine qui nous sauverait peut-être, sont en passe de devenir des prisons à ciel ouvert, mais vous ne le savez pas encore. Le jour où vous vous en rendrez compte, bien installé au fond de votre canapé, vous saurez ce que veulent dire les mots « arbitraire », « abolition des droits », « privation de liberté », « surveillance », « fichage », « contrôle » car on y viendra tout doucement jusqu’à ce qu’un jour, vous fassiez vous aussi partie « d’une espèce à part ».

Vous devriez tous, dés maintenant, vous sentir concernés et vous inquiéter des problèmes liés au monde carcéral, car, sachez-le, celui qui s’est fait égorger et qui s’est retrouvé seul face à un tueur psychopathe n’était incarcéré que pour un petit délit routier.

Demain, qui sait, en prenant le volant de votre véhicule, vous pouvez causer un grave accident et vous retrouver illico en prison, cette fosse à purin qui vous dégoûte tant aujourd’hui et à ce moment là, qui vous protégera au fond de votre cellule face à ceux que vous avez si bien ignoré ?
De nos jour plus personne n’est à l’abri, cela mérite réflexion, non ?

Voir ses autres articles sur son blog : http://laurent-jacqua.blogs.nouvelo...


Proposé par mario
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