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ANALYSES ET RÉFLEXIONS ANTIFASCISME
FRANCE  
Publié le 1er avril 2024 | Maj le 2 avril 2024

Reconnaître l’extrême-droite : les influenceurs (2/3)


Nous entamons notre deuxième volet de « Connaître l’extrême droite pour mieux la combattre » consacré cette fois-ci aux influenceur-euses d’extrême droite, ou du moins, ceux ou celles qui permettent de servir son propos. Dans cette deuxième partie, on se penche sur les cas de Millesime K, Christopher Lannes, Code Reinho et le Raptor Dissident.

MILLESIME K

« Je fais du rap, mais je viens pas de la rue », voilà comment Millésime K, rappeur d’extrême droite issu d’une nouvelle mouvance de rap nationaliste – avec Kroc Blanc notamment –, débute chacun de ses freestyles dont il inonde les réseaux depuis plusieurs années. Il n’est pas vraiment étonnant de voir des fachos se réapproprier un art populaire pour véhiculer leurs idées nauséabondes, leur opportunisme ne connaissant aucune limite.

Anthony, de son vrai nom, Lyonnais d’une vingtaine d’années, reste très discret dans la vraie vie, se contentant de poster régulièrement des freestyles sur TikTok, Youtube, et enregistrant des albums à destination des plateformes de streaming. On peut lui reconnaître une qualité de production qui le rend accessible et vendable sur les réseaux et surtout une réactivité à l’actualité qui, derrière une récupération de chaque instant du moindre fait divers, lui permet de surfer sur toutes les modes.

Les textes de Millésime K sont avant tout un énorme fourre-tout d’idées récupérées ici et là sans aucune cohérence hormis un amour pour cette « glorieuse » France passée et fantasmée par l’extrême droite. Il parle de tout : éducation, politique, insécurité, écologie, féminisme, homophobie, mangeant à tous les râteliers quitte à se contredire d’un texte à l’autre. Un exemple parfait de ce que le populisme peut accoucher de plus incohérent. L’important semble surtout d’avoir de l’audience en prenant des positions radicales sur n’importe quel fait divers sujet à controverse. Il n’a par exemple pas hésité à se positionner en défenseur des agriculteur·ice·s pendant la récente crise, des communautés LBGT bien qu’il déplore qu’ielles n’acceptent pas son soutien, des femmes prétendument soumises à l’insécurité produite par l’immigration, tout en les encourageant à ne pas trop faire de vague. Enfin, ce rappeur est bien entendu un fervent représentant du « on ne peut plus rien dire ».

Se revendiquant d’une France populaire, il s’affiche pourtant constamment en costume, lance sa propre marque de vêtements et mélange les références à outrance sans aucune cohérence hormis celle d’une pseudo masculinité. C’est ainsi qu’on peut le voir maladroitement grimé en viking, en templier, en gladiateur romain ou encore en soldat napoléonien. Il n’hésite pas à citer Jean Moulin, Coluche en même temps que Jeanne d’Arc ou Charlie Chaplin, le tout en affichant son soutien aux forces de l’ordre et en fustigeant « les branleurs » au RSA.

Sûrement galvanisé par les milliers de vues qu’il engrange en ligne, Millésime K a tenté de lancer une tournée en 2023 pour rencontrer « les patriotes » composant sa communauté. Résultat : il a été obligé de mentir à toutes les salles où il voulait se produire, se faisant constamment interdire par les organisations politiques de gauche ou les groupes antifascistes des villes concernées. Son fait d’arme le plus impressionnant ? Tenter un simili concert sur un parking en se plaignant de la censure. C’est donc naturellement qu’il est retourné au confort virtuel des réseaux pour continuer à pleurer sur le boycott dont il se dit être victime.

Loin d’être un influenceur de premier ordre avec ses freestyles cumulant quelques dizaines de milliers de vue, Millésime K n’est qu’une autre facette de la fachosphère sur internet. Choisissant le rap pour véhiculer ses discours fascistes totalement incohérents et opportunistes, il réactualise toujours la même image viriliste et rétrograde. On peut tout de même être rassuré·e·s par l’échec de ses tentatives de se confronter à la scène : la mouvance rap d’extrême droite resterait ainsi une anomalie presque drôle si elle n’était pas le symptôme d’une ramification des idées fascistes sur Internet.

CHRISTOPHER LANNES

Le révisionnisme est depuis longtemps un fer de lance de l’extrême droite, depuis les thèses négationnistes de nombreux penseurs fascistes pour minimiser les horreurs du régime nazi, jusqu’à une vision fantasmée de l’Histoire pour servir des propos virilistes ou nationalistes, en passant par la justification des systèmes coloniaux.

Christopher Lannes se situe au coeur de cette mouvance fasciste, utilisant cette fois internet pour diffuser sa vision de l’Histoire de France. Comme beaucoup de créateurs de contenu, Christopher Lannes n’est pas un expert dans son domaine, il n’a d’ailleurs même pas fait d’études dans ce sens puisque sa propre fiche Linkedin n’affiche qu’un DEUG en communication. Cette absence de connaissances approfondies ne l’empêche pas d’alimenter une chaîne Youtube de plus d’une centaine de vidéos, d’animer une émission historique sur TVLibertés (chaîne de « réinformation » fondée par un ancien cadre du FN et dirigée par Philippe Milliau, ancien dirigeant de Bloc Identitaire), mais aussi de fonder une école de formation historique en ligne. Il n’hésite pas non plus à remettre en cause des théories historiques, qu’il juge malhonnêtes ou trop orientées politiquement : il revendique pourtant l’orientation de ses propres discours puisqu’il affirme être monarchiste bonapartiste.

Ses sujets préférés sont bien sûr la « gloire passée » de la France et sa chaîne Youtube est presque entièrement consacrée à l’époque napoléonienne. Car comme tout bon fasciste, Christopher rêve d’un leader charismatique pour redresser la France et combattre ses ennemis. Il passe ainsi des heures à vanter les mérites de la moindre unité napoléonienne, à réimaginer les batailles par son prisme de fanboy tout en taclant les « gauchos » et les « wokes ». Il apporte aussi ses critiques sur les films historiques, crachant sur tous·tes celleux qui tentent de parler de sujets comme le colonialisme, l’esclavage ou qui semblent un tant soit peu progressistes. Parallèlement, il encense bien entendu des productions comme « Vaincre et mourir », première tentative du Puy de Fou au cinéma pour raconter leur vision du « génocide vendéen ». Sa sphère d’expertise ne s’arrête pas là, car Christopher Lannes propose des formations payantes sur différents sujets historiques, à destination des enfants notamment.

Christopher Lannes fait partie du cercle des youtubeurs d’extrême droite, il parle souvent de Julien Rochedy ou Thaïs d’Escuffon (pour la blague, ces trois-là, accompagnés de Papacito, avaient pour projet de réaliser un film historique médiéval, une sorte d’Avengers des influenceurs fascistes mais le projet n’a malheureusement pas trouvé assez de financement pour se faire). Et, comme la plupart d’entre eux, il ne cesse de se plaindre de la « bienpensance », invoquant sans cesse le « on ne peut plus rien dire » et se positionnant en gardien de la vérité. Derrière ses prétendues expertises historiques, il critique tous·tes celleux qui ne seraient pas d’accord avec sa vision de l’Histoire, leur reprochant souvent d’imposer une vision trop moderne (pour ne pas dire progressiste) du passé, alors que lui agit constamment dans le sens inverse, rêvant que les prétendues valeurs d’autrefois s’appliquent de nouveau dans nos sociétés.

Car derrière la relative inutilité de ses vidéos révisionnistes, Christopher Lannes participe à forger cette imagerie viriliste, raciste et misogyne de l’Histoire, en récupérant sans vergogne des pans du passé pour créer des icônes fantasmées d’hommes forts et virils, biberonnés à l’honneur, au respect de l’autorité et de la nation. Ce faisant, il justifie tout un virage de la pensée d’extrême droite à partir d’approximations historiques, de provocation et de victimisation.

CODE REINHO

Au milieu de la fachosphère, Code Reinho, de vrai nom Joel G, revendique avoir une place à part car le premier Youtuber français à parler ouvertement d’armes à feu et de leur maniement. Effectivement, ses chaînes Youtube (car quelques unes ont déjà été supprimés par le site) ressemblent à n’importe quelle chaîne de partisan de la NRA aux États-Unis. Sa préoccupation principale est de réarmer les Français et de leur apprendre le combat urbain pour survivre à l’hypothétique guerre civilisationnelle tant fantasmée par l’extrême droite.

Code Reinho, ancien militaire, a commencé sa carrière sur Youtube comme un amateur d’armes à feu avant de dériver petit à petit vers une idéologie ouvertement d’extrême droite. La possession des armes à feu et leur maniement est selon lui le meilleur moyen de se protéger contre les agressions constantes qui touchent les Français, perpétrés par ceux qu’il appelle « les chances pour la France ». A coup de statistiques aléatoires, il dépeint un monde où tous les honnêtes citoyens français sont susceptibles d’être agressés/violés/égorgés dans la rue ou à leur domicile. Il participe allègrement à agrémenter les thèses racistes de l’extrême droite, parlant constamment du danger que représente l’immigration et l’islamisation. Minimisant au passage la violence d’extrême droite et les féminicides. Sa passion des armes ne sert donc que d’appât et de rideau pour dérouler ses discours fascisants, prônant l’auto-justice, crachant sur la gauche et critiquant l’état laxiste. Tous les ingrédients de la fachosphère y sont réunis, avec la bonne dose de désinformation et de confusionisme.

Autre point qui ne trompe pas pour reconnaître un youtubeur d’extrême droite, Code Reinho s’est également fendu d’une vidéo contre Usul, la cible préférée des influenceurs fascistes, où se mélangent encore une fois attaque sur le physique, transphobie et commentaire politique approximatif. Code Reinho nous a également offert un court métrage, sobrement intitulé « Croisade » où il se fantasme en vengeur d’une femme blanche violée et assassinée dans un futur proche où les Français doivent « récupérer leurs terres ».

Code Reinho se présente comme un prolétaire français, ancien travailleur du BTP et maintenant déménageur, il se fait le porte parole de cette France silencieuse et travailleuse victime du laxisme du gouvernement et des idéologies de gauche. Ce qui le rend plus dangereux que la moyenne des youtubeurs surfant sur les mêmes théories, c’est qu’il propose comme solution l’armement des populations. En dehors de passer des heures à présenter les armes les plus létales en cas d’agression, allant jusqu’à expliquer les risques juridiques de chacune. Il propose également des stages de combat urbain dans un terrain d’airsoft qu’il a fait financer par ses abonnés.

Une radicalité qui lui a valu d’être épinglé par le FINADA (Fichier national des Interdits d’Acquisition et de Détention d’Armes) et par la justice suite à sa vidéo avec Papacito où ils mettaient en scène en train de tirer sur un mannequin identifié comme un gauchiste. Un cran supplémentaire dans la dangerosité de ses influenceurs d’extrême droite qui infusent leurs fantasmes de guerre civile de façon toujours plus radicale et décomplexée.

LE RAPTOR DISSIDENT

En 2015, le renouveau fasciste passait par la « dissidence » sur internet, pendant un creux politique, où Hollande succèdait à Sarkozy en pleine crise économique. Le Raptor Dissident lance alors ses vidéos humoristiques pour jeunes garçons, chargées de violence et de moquerie, des montages basiques enchaînant les memes et les vannes pour « atomiser les fdp ». Il est emblématique de l’expansion culturelle de l’extrême droite de ces années. Longtemps resté anonyme, Ismaïl Ouslimani a gardé un style beaucoup plus proche des vidéos de divertissement que des discours politiques, par ailleurs dominés sur internet à cette époque par ceux d’Égalité&Réconciliation (qui culminait à 8 millions de vue par mois en 2016).

Dans ses monologues face à des adversaires caricaturés, ridicules et indéfendables, son discours consistait à "balayer" les "décadents", bobo gauchistes caricaturés en clients de Starbucks imbéciles et présomptueux, avec des références appuyées à la virilité des idées d’Alain Soral.

Ce petit entrepreneur a certainement su comprendre le besoin de radicalité politique face aux inepties de la gauche bourgeoise, moraliste et condescendante, qui était alors souvent présentée dans les médias dominants comme la seule alternative aux droites Sarkozyste ou Trumpiste. Au passage, son rôle a été de diffuser massivement des slogans et concepts dépolitisants d’extrême droite comme, dissidence, décadent, fragile ou cosmopolitiste. Dès le début, il a eu beau saupoudrer ses moqueries d’une pincée de lutte des classes, son discours s’est basé sur le charisme ou la virilité, et surtout, il en vient au final à soutenir les extrême-droites face à tous·tes les autres politicien·ne·s, celleux de gauche étant évincé·e·s, car "moches ou mal habillés". Son succès tient sûrement à son agressivité moqueuse, à son coté défouloir et divertissant, permettant ainsi aux jeunes hommes d’accéder à un folklore de youtubeurs fachos bien plus politiques.

Une des techniques du Raptor et de toute cette fachosphère consistait à déchainer les pulsions de vengeance et de cyberharcèlement (mot apparu d’ailleurs à la suite de cette période) de leur communauté envers des youtubeuses féministes ou leurs contradicteur·e·s. Ainsi, il était devenu dangereux de contre-argumenter, et le format spécifique de vidéo moqueuses humoristiques hyper prisé par cette pensée politique individualiste de droite emmenait très vite vers du contenu extrémiste.

Le Raptor, d’abord anonyme, se fait afficher sous son vrai nom : Ismaïl Ouslimani. Né en 1993, il vient d’une famille d’ingénieurs de région parisienne, d’origine algérienne. Obsédé par sa virilité, il se montre de plus en plus musclé, coincé dans le jeu de moqueries qu’il a lui même alimenté. Si bien que la musculation devient progressivement le principal sujet de son existence médiatique.

L’extrémisme reste pourtant un de ses gagne-pains. En effet, Raptor a piloté en 2016 avec Papacito un réseau de fascistes de rues sans ambiguïté, qui s’appelle Monte une Équipe puis Vengeance Patriote, dans un style précurseur de FR Deter, avec ses groupes régionaux, ses discussions Discord, qui fédèrent de jeunes fachos. Dans ces groupes on se partage des images nazies et fascistes, on se rencarde pour s’entraîner aux sports de combat, ou carrément on s’organise pour attaquer des gens dans la rue ou des lieux antifascistes comme à Montpellier. Ce réseau fort de 400 personnes s’essouffle en 2021, suite à la condamnation pour port d’arme et provocation à un acte terroriste d’un de ses leaders.

Actuellement, il fait des podcasts de développement personnel dans lesquels il vend ses produits, ou collabore avec d’autres vendeurs de développement personnel, qui vendent des produits similaires. Dans ses posts axés musculation, il met en scène son rêve de femme au foyer qui reste à la cuisine, glisse ses idées de libertarien groupie des millardaires, pour appâter de potentiels clients.

Pour conclure, son parcours rend compte de la souplesse qui caractérise le néo-fascisme depuis 10 ans. Ses bases idéologiques profondes ne vont pas plus loin que la masculinité revancharde, l’hostilité permanente et la compétition individualiste libérale. Pourtant, la stratégie entrepreneuriale d’un vendeur de musculation sur internet (Il est d’ailleurs aujourd’hui un des sponsors du combattant de MMA Benoit Saint Denis) a pu l’amener à l’incitation à la guerre civile raciale en un clin d’œil, parce que c’était un créneau médiatiquement rentable.

Sources :


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