Actualité et mémoire des luttes à Saint-Étienne et ailleurs
ANALYSES ET RÉFLEXIONS EXPRESSION - CONTRE-CULTURE
SAINT-ÉTIENNE  
Publié le 6 mai 2020 | Maj le 16 mai 2020

Le groupe du mercredi


C’est la chronique d’un groupe qui se réunit tous les mercredis dans un local loué depuis une vingtaine d’années à Saint-Étienne. Il y avait tout un tas de raisons de faire un nouveau groupe cette année : avoir un rendez-vous supplémentaire dans la semaine, tenter encore de dire des choses qui ont un peu de sens pour soi, entendre les autres là où ils sont, rencontrer de nouveaux visages ; donc les membres du groupe cherchent encore le comment de cette affaire et en cherchant, des boutures d’existences tiennent tête, résistent tant bien que mal, se donnent un peu d’air dans la métropole où il est de moins en moins aisé de vivre lorsqu’on a pas la gueule à start-up. Aussi, leurs noms ont été ici changés pour respecter celles et ceux qui, comme beaucoup, n’ont pas grande espèce d’intérêt à la présence de caméras, de micros et d’autres formes de renseignements sur leurs identités dans les rues qu’illes fréquentent.

Le groupe du mercredi c’est toujours un bordel sans nom on cherche toujours un nom au groupe d’ailleurs ; on est quelques-un·e·s à l’appeler groupe du mercredi ça lui confère un charme discret et pas forcé comme un vieux meuble ; celui du début d’après-midi a déjà un nom donc on est tranquille avec ça ; deux artisans fument des clopes assis dans une benne Bernard leur tient la grappe gros tirage sur sa cigarette électronique. Le groupe ça commence au milieu du local où il y traîne la fin de groupe précédent plus ou moins affairé chaque mercredi à écrire sur des cahiers à carreaux à spirales parfois ce qui passe dans les têtes au pire dans les corps au mieux ; il y a comme un tuilage à grosse inertie entre les deux groupes qui glissent lentement autour d’une grande table centrale composée en réalité de trois petites tables quatre-quarts savane et brioche et pâte de fruit et qui s’écoulent jusque dans la cour intérieure où on se gratte des clopes ; le café est froid 80 % robusta environ le cafou le café des fous dit Lylian sur un ton qui n’est pas celui de l’humour et personne s’y trompe et faire gaffe au budget c’est pas une éthique ou une culture populaire c’est juste la galère.

Faire gaffe au budget c’est pas une éthique ou une culture populaire c’est juste la galère.

Armel annonce en criant puisqu’il a ses écouteurs sur les oreilles qu’il relance une cafetière Marie lui demande combien il boit de cafés par jour Armel chante du Brel sans vraiment insister sur les consonnes. La porte vitrée de l’entrée a été pétée par Bernard la semaine dernière un grand coup de pied puis un second l’ont foutue en morceaux maintenant il fume des clopes avec les artisans entre artisans ils ont l’air de se comprendre de piger leur profonde complémentarité ; moment où la cocotte explose où le présent éclate dans tous les sens et où on ne s’appartient pas pour un kopeck et il faut bien que ça passe quelque part que ça marque le champ social comme un coup de griffe allez tous vous faire foutre. La première pièce est pleine de poteries sur les étagères en ferraille grosse accumulation de visages de bustes des bols et des cendriers des toiles le dessin d’un château flottant dont l’étalement des couleurs criardes censées le recouvrir n’est pas terminé. Le vent balaye toute la pièce le froid on se caille à fond.

Quand Vadim dit « au revoir tout le monde » ça dit à tout le monde qu’on a plus tellement le choix d’attaquer à être le groupe du mercredi ; on se demande si on avait décidé quelque chose pour aujourd’hui Louis dit calmement que l’on est réuni·e·s pour regarder un DVD acheté en Lozère l’an dernier il est calme et le menton rentré dans un blouson en cuir mou floqué à l’effigie du Sporting de Rive-de-Gier ; en l’absence de quelques personnes on décide d’attendre avant de provoquer quoi que ce soit d’autre et de les foutre définitivement en retard ; je parle de sorcellerie avec Richard il vient de Mayenne là-haut il y a une grande tradition il connaît une nana assez classique d’apparence qui a beaucoup aidé sa famille par des circuits de causalités insoupçonnées on lui a dit ça et aussi que maintenant ça se paume un peu voire que ça part carrément en vrille dans les mains des charlatans quoi qu’il faudrait retourner voir en Mayenne combien de pleins d’essence dans le minibus pour faire le trajet ? Au retour de Lozère quelqu’un a posé le DVD au rayon numérique et informatique de la grande étagère traversante écrasée sur un bord par la poterie à côté de Franck Dubosc en VHS ; une lenteur recouvre doucement les choses ; Armel déplace de la matière le déménagement à venir est une aubaine pour celles et ceux qui participent au mouvement permanent jusqu’au prochain port d’attache et la lutte plus ou moins passive ou mentale contre le croupissement de l’eau. Il caille complètement.

on dirait qu’il a un langage fait pour écraser une forêt par temps de pluie mais totalement inefficace pour ce qui est de dire quelque chose qui se rapprocherait de la vérité

Quelques signes d’impatiences un coup de gueule sur les conditions d’accessibilité de la carte Oùra gratos la fatigue de prouver que l’on est pauvre plus les jambes pour se faire courser par les contrôleurs ; Bernard prévient qu’il ne va pas regarder le film avec nous parce qu’il doit aider les artisans vu que c’est lui qui a niqué la vitre c’est normal ok pas de souci ; Louis sort le menton du blouson et tend solennellement le DVD au devant de lui-même attaque dans le bruit de raconter l’histoire du DVD en tant qu’objet la Lozère donc la rencontre de plein de visages sur le parvis d’un château boisson chaude minibus et la nuit dans un camping à la ferme bien pourri les sanitaires dans un état déplorable au regard de celles et ceux qui ont un avis sur la question sanitaire ; achat du DVD sur un stand moustachu sympathique qui avait connu le frère de on ne sait plus qui puis Louis ne sait plus du tout de quoi parle le DVD ; presque tout le monde a oublié raison suffisante pour le regarder. La télé marche du premier coup l’impression d’être passé·e·s au travers d’un piège interview d’un type en chemise très agaçant qui se réfère aux grandes heures de la grande histoire avec des grandes intentions mais une petite voix. Les artisans qui se sont sortis de la benne attaquent de gratter le cadre de la porte Bernard gratte aussi ; pause Madjid dit que c’est trop compliqué qu’on comprend rien quand il parle alors que c’est pas compliqué de parler mais lui il y arrive pas on dirait qu’il a un langage fait pour écraser une forêt par temps de pluie mais totalement inefficace pour ce qui est de dire quelque chose qui se rapprocherait de la vérité ; Madjid respire on est suspendu à son silence et dit encore que pendant plusieurs jours il ne voyait plus les objets autour de lui comme un cheval incontrôlable qui aurait renversé la cafetière ou le porte-manteau ou autre chose qu’ il y a peut-être un nom grec pour dire ça mais il n’y a pas de grec dans l’asso et la tête à claques du dvd doit bien être foutu d’entendre ça.

Un artisan traverse la pièce en chantonnant à bas bruit accroche son escabeau dans le rideau pause pour l’aider ; Louis enfoncé dans sa chaise secoue doucement la tête des bavardages légers commencent à reprendre le dessus ; des images d’archives contrastées montrent un vieil hôpital des bonnes sœurs un train qui passe Armel se casse rejoint Bernard et les deux artisans et leur taxe une clope on sombre délicatement dans un ennui duquel chacun se sauve comme il peut et plus ou moins avec les autres. Générique de fin silence. « Ils m’ont pas convaincu du tout ces gars-là » dit Madjid à un moment quand on a besoin de péter une porte il faut que les autres soient prêt·e·s à sacrifier une porte un point c’est tout sans ça c’est du contrôle social à l’ancienne même avec des mots nouveaux ou du développement personnel ; la notion de sacrifice ne pose de problème à personne et ça fait travailler les artisans ; une sorcellerie pragmatiste et discrète pour conjurer l’aliénation par temps de pluie. Alors il sert à quoi le groupe du mercredi à s’entendre sur ce qui nous arrive entendre les autres ce qui est important c’est de se réunir et même s’il n’y a pas grand monde même si ce que l’on doit faire n’est pas hyper clair et qu’il y a toujours quelqu’un·e de trouble pour parler de démocratie il y a des gens qui comptent dessus même si ils ne viennent pas à chaque fois. Comme une ligne de bus. Si le chauffeur ne passe plus parce qu’il se dit qu’il n’y aura personne un soir il laissera un type sur le trottoir en pleine nuit et par temps de pluie donc le groupe du mercredi c’est une ligne de bus et on y va comme on peut. Générique de fin qui buggue au fond de la pièce.

P.-S.

Cet article figure dans le numéro 9 de Couac. Impossible d’attendre la fin du confinement pour lire l’intégralité de ce nouveau numéro ? Il peut se télécharger ici !

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