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SAINT-ÉTIENNE   MOUVEMENT GILETS JAUNES
Publié le 21 juin 2019 | Maj le 25 avril 2020

GJ, six mois plus tard : après la répression policière, la répression judiciaire


Interpellés lors de l’acte VIII du mouvement des Gilets Jaunes, deux stéphanois – accusé d’outrages, rébellion et violence sur « agents dépositaires de l’autorité publique » – étaient à la barre du tribunal correctionnel mercredi 12 juin.

Le tribunal était jaune en ce mercredi ensoleillé puisque pas moins de quatre GJ étaient déférés devant le tribunal. Les deux premiers GJ demandent un renvoi d’audience. Comme J. et B. dont on parlera plus tard, ils sont là pour des histoires d’outrages, de rébellion ou de violences à l’encontre des keufs. L’un des deux explique, certificats médiaux à l’appui, qu’il a dû subir une opération du cœur qui l’a empêché de préparer sa défense. La juge tergiverse et accepte le renvoi tout en prévenant le gilet jaune – accusé de « violences sur agents bla bla » : « Je vous accorde le renvoi mais prenez ça comme une clémence de ma part ! » ; et poursuit : « et sachez que je juge les faits qui vous sont reprochés avec la plus grande fermeté. Allez, du balai ! » L’ambiance est posée...

C’est au tour de J. et B. de passer à la barre.

Le 5 janvier dernier, les Gilets Jaunes défilent à Saint-Étienne. Parti.e.s du rond-point de Monthieu, un bon millier de personnes arpentent la Grand’ Rue, de Peuple à C2 en passant par la Préf’. Décembre n’était pas loin ; le fond de l’air est jaune mais aussi bien chargé en gaz lacrymogènes et la Bac du 4.2 s’en donne à cœur joie en fin de manif’. Six personnes sont arrêtées ce jour-là.

J. et B. ont été interpellés « forcément violemment » – selon les dires de l’avocat des keufs – aux alentours de 17h, près de la place Badouillère. Le cortège s’effiloche, accusant le coup des charges policières successives. L’ambiance restait jaune, peuple et jolie, même si Noël n’avait finalement pas été annulé et même si les bagnoles estampillées « Police » roulent menaçantes, n’ayant peut-être pas apprécié la déco concoctée par les manifestants sur leurs collègues estafettes gendarmettes (voir photo ci-dessous).

Placés en garde-à-vue après avoir été balayés sur le trottoir et matraqués à terre sans aucune raison apparente, J. et B. sortiront 20h plus tard du commissariat avec une convocation au tribunal pour outrages, rébellion et violence. Sept flics (pas moins !) leur attribuent un outrage à base de 4 lignes d’insultes (parmi lesquelles : « Assassins de Macron », « Mercenaires de l’État », « Enculés de flics » et j’en passe) et quatre d’entre eux une « résistance avec violence » à l’interpellation.

L’audience commence. Ce n’est pas la Présidente qui rappelle les faits. Elle laisse l’élève de l’école de la magistrature, ici son assesseure, mener la danse. Sans trop s’attarder sur le récit de J., on sent qu’elle veut l’entendre parler des policiers. Elle lui demande « pourquoi les policiers déclarent-ils tous la même chose ? » et « comment ont-ils pu identifier formellement que c’était [lui, au milieu de la foule] l’auteur des propos ? ». Plutôt que d’entendre et d’essayer de comprendre ce qui a pu se passer sur le trottoir de la rue du 11 novembre, la future Juge demande aux accusés : « Mais pourquoi les policiers vous ont-ils interpellé si vous n’avez pas proféré d’insultes ? ». Comme si c’était à eux de devoir prouver leur innocence et non l’inverse...

La pièce de théâtre continue autour de l’écran plat de la salle. Un extrait de vidéosurveillance est visionné. Tous les protagonistes s’amassent autour de la télé dans une ambiance plus proche du PMU que du decorum solennel des salles de Justice. Chacun y va de son petit commentaire et l’avocat des keufs en première ligne qui en profite pour placer quelques sorties provocantes tandis que J. – à la demande de la Présidente qui reprend du service – indique sa position sur les images. On ne voit pas grand-chose depuis les bancs. Et comme il n’y a pas encore de micros dans nos rues, on n’entend rien et encore moins le flot d’insultes que J. aurait proféré. La même question revient : « Mais alors pourquoi les policiers, qui sont des professionnels, vous ont-ils interpellé vous et pas d’autres ? ». B. détendu par l’atmosphère turfiste lance : « Ben c’est parce qu’il faut qu’ils interpellent en fin de manif’ pour faire du chiffre ! ». Regard sévère de la présidente qui répond à cet affront : « Monsieur, je vous invite sérieusement à mesurer vos propos ! ».

L’avocat des flics victimes entame sa plaidoirie. Une ode aux « méthodes musclées » de la BAC (c’est bien d’elle dont il s’agit). Il rappelle que le 5 janvier les baqueux étaient présents pour « contrôler les soi-disant manifestants ». Pour lui, il n’y a pas de doute, « savoir interpeller ils savent faire ». Il poursuit sur leur équipement de « robocop » et sur leurs gabarits : « ce ne sont pas des petits morceaux ». Tout est donc caractérisé et constitué selon lui. La rébellion, parce que « s’ils sont trois sur J. c’est qu’il y a violence [de la part de J] ». L’outrage, parce qu’ « ils entendent [les insultes que J. n’a pas prononcés], on le voit sur la vidéo ».
Pour 500€ chacun, leur treizième treizième mois est réglé.

Le proc’, en molasse représentant du Ministère amer et en garant d’un ordre politique et social établi dont on l’imagine bien profiter, passe par les « échauffourées et incidents de la fin du cortège », s’attarde sur les auditions concordantes des flics, parle à plusieurs reprises du « lanceur 40 », véritable approximation de l’armement policier dévoilant ainsi sa stature, et termine en disant, à propos desdits policiers « qu’on les imagine mal en train de se concerter et d’imaginer un tel scénario ». On n’en doute pas.
Il considère J. et B. coupables de l’ensemble des faits et réclame une peine de 80h de TIG.

L’avocate de J. et B. plaide et s’attaque à la troublante concordance des plaintes policières et au caractère succinct de l’enquête. Elle ajoute intelligemment : « C’est quand même troublant que sur ce genre d’affaires, ce sont toujours les mêmes policiers de la Bac qui portent plainte. On est quand même en droit de s’interroger sur ce point ! ». Elle rappelle « l’extrême violence de l’interpellation », s’attarde sur les images vidéos et fournit des attestations, témoignant toutes de la nervosité des flics et de la brutalité d’une interpellation injustifiée. Elle rappelle que les policiers ont surgi par derrière, que l’interpellation a duré dix secondes en tout et pour tout et termine en disant qu’aucune infraction n’est constituée. Pour répondre à la question du « pourquoi eux ? », elle fait comprendre au tribunal qu’ils n’ont effectivement pas été interpellés par hasard et fait référence au passé militant des deux accusés rappelant que ses clients sont connus et fichés par les services de Police. Elle appelle la Présidente à « considérer qu’il y a au minimum un doute » et plaide la relaxe totale.

La Juge en cheffe, par un rapide retourné de fauteuil, consulte son poulain et déclame son délibéré. Sans l’avoir annoncé, prenant l’avocate de court : elle n’a même pas eu le temps de remettre ses pièces au dossier ! Et sans non plus suspendre l’audience comme la bonne et due forme le conçoit.

Flottement. Ni excuse ou embarras, la Juge ne doute pas, elle sait que son interprétation du droit fait ici la pluie et le beau temps.

Suspension.

Pas de rétropédalage, B. est relaxé intégralement et J. est relaxé pour la rébellion mais condamné à trois mois de prison avec sursis, cinq ans de mise à l’épreuve et 7x100€ de dommages et intérêts pour les policiers mytho et soi-disant « outragés ». Une fois de plus dans une histoire de manif’ de GJ, le Siège cire le parquet en condamnant au-delà des réquisitions du procureur… Au-delà, ce procès aura montré une fois de plus que «  la justice est au service de la Police », comme disait l’autre.


Proposé par malina
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