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SAINT-ÉTIENNE  
Publié le 22 janvier 2021 | Maj le 8 février 2021

Brève de la Marche des libertés


Couac était de la Marche des libertés à Saint-Étienne samedi dernier. Se laisser griser par le parfum de fête qui y flottait était plus qu’une façon d’échapper, un temps, aux relents âcres de cette période irrespirable. Car « se retrouver un instant, ensemble, en vie » est aussi en soi un acte politique.

Samedi 16 janvier 2021, kiosque de Jean Jaurès, 15 heures

Un fond musical se fait entendre dans les rues adjacentes. L’air est connu, c’est « Rue de Panam » des Ogres de Barback, ça crie « la joie et l’anarchie ». Je suis surprise que la cégèt diffuse ce morceau mais je ne n’y réfléchis pas trop, j’avance. La sono syndicale est là, les syndicalistes avec, prêt·e·s à parler au micro. Derrière le petit utilitaire blanc décoré de deux drapeaux rouges à l’écriture jaune j’aperçois deux camions, des vrais, des fourgons qui ont sûrement répondu à « l’appel pour la défense du droit à la fête libre ». Le décor – mais aussi l’ambiance de mondes qui s’allient – me ravie. Les Ogres alors terminés, le son devient plus techno. Les sourires se dessinent, les corps se rassemblent derrière les camions, il y en a deux donc deux ambiances, les licornes sont gonflées, les banderoles déployées, les enceintes sont posées sur les toits, solidement serrées par des sangles à cliquet. Les prises de parole se feront à l’arrivée. On nous annonce quand même la vente de gâteaux solidaires pour les Brigades presque du même nom. La mousse s’échappe des canettes débouchées. On peut défiler.

Parcours trop court, un classique du moment. Jean Jo → Bourse du Travail. Les camions en tête, « Liberté, même plus en rave », le son dans la tête, la joie diffusée et les corps rythmés. « No culture, no future », on est derrière les ondes. On s’achète des bières pour l’occasion, on se met bien, on embrasse la légère ardeur de la fête – comme celleux de Lieuron ont défendu « l’ardeur de vivre ». On se regarde et on sourit, on se dit que 2021 nous surprendra.

Les passant·e·s regardent cette foule s’ambiancer. Leurs yeux sont interrogateurs mais j’ose croire qu’au fond d’elleux, la plupart envient le lâcher-prise de cette parade. C’est sûrement ça leur interrogation : est-ce une fête, un carnaval, une teuf ou une manifestation ? C’est un mélange de tout ça qui crée cette convivialité, ce truc remarquable qui passe dans la Grand’Rue de Sainté un samedi après-midi classiquement marchand, un samedi chaland. Un gars de la manif’ commence par me vouvoyer, passe au tutoiement à la vue de la bière dans ma main et finit par me dire « qu’ils veulent niquer le dimanche ». Je me demande si pour lui le dimanche c’est juste le lendemain du samedi soir, le jour du seigneur ou si vraiment – et plus je discute avec lui plus je penche pour cette option – il se positionne et se met en contre le tout-marchand et la consommation partout, tout le temps.

On est à Peuple. C’est là qu’un tract jaune nous est fourgué dans les mains. Un pour trois. Un appel à soutien à des Gilets qui passent bientôt au tribunal pour s’être rassemblé·e·s ici-même au même endroit le 11 mai dernier. On dirait que c’était il y a un siècle. C’était le jour 1 du premier déconfinement. C’était il y a huit mois.

La place rassemble du monde et le peuple cohabite bien. Il y a celles qui sortent de Zara. Ceux qui restent assis sur ces trucs qui ne sont pas des bancs. Les ados qui font des roues à vélo. Celleux qui défilent derrière les jeunes, un peu figé·e·s dans leurs habitudes mais à la présence rassurante. Celleux qui bougent derrière le gros rock et la techno. Des styles et des vies différentes, autant de raisons d’être que de gens, un plaisir à être là ensemble et communément. Une respiration dans notre vi(ll)e.

On arrive à la Bourse, on la dépasse, on vise le parking pour accueillir le son.

Les prises de paroles démarrent et tout le monde écoute en rond. C’est beau et bigarré. La teuf en pause pour laisser se dérouler le déroulé habituel d’une manifestation.

La Libre Pensée ouvre le bal avec une voix admirablement soporifique. Rappel des lois qui forment le pourquoi de notre présence dans la rue. Loi de Sécurité Globale et Loi contre le séparatisme. D’un coup, je me souviens qu’en ce moment c’est irrespirable. « […] Cela s’appelle le totalitarisme. Est-ce cela notre projet ?! […] Nous ne céderons pas !! ». Surprenantes ACCLAMATIONS.

Solidaires enchaîne et parle de journalisme, de séparatisme et de fichage.

La CGT nomme « l’arsenal répressif et autoritaire » qui s’abat sans retenue sur nos vies.

FO arangue la foule sur un ton sorti tout droit du XXe siècle et du meilleur meeting de l’internationale ouvrière. Dans ce décor du jour, ce monsieur est émouvant. Il incarne l’engagement. Il n’est pas (a)battu. Il a la vitalité espérante du militant. Il dit qu’on veut nous « ôter la moindre des libertés » et que ce que gouvernement traite « tout le monde de manière illégale ». Tout le monde, tout le monde, tout dépend du monde. Il reste les privilégiés qui ont tellement de privilèges qu’ils ne le savent même pas. Et qui ne méritent même pas l’écriture inclusive parce que leur monde et leurs privilèges empestent.

La JC – modeste – ne s’embarrasse pas et dit que « beaucoup de choses ont été dites, [qu’ils sont] d’accord et [qu’il ne va] pas les redire ». Le discours arrive quand même sur la classe, sur les classes et – comme moi – le gars s’arrête un instant pour regarder la manifestation du jour : « une manifestation qui témoigne de l’unité de classes et qui donne de l’espoir pour les nouvelles conquêtes sociales ». Il termine en poète et en appelle « aux jours heureux » et finit sur un superbe « vive la lutte ».

Un jeune homme habillé en soignant tente de dire au micro qu’il faut venir se faire tester dans l’hôpital de campagne de la Bourse. Il est coupé par les riantes huées et un camarade de la CNT.

Le camarade nous souhaite d’apprécier cette fin de manif et ce « moment convivial avant le couvre-feu ».

Le micro finit dans les mains d’un pelo, ravi d’être à l’oratoire. « Amis teufeurs est-ce que vous êtes chauds ?!!! ». Réponse de la foule ne laissant aucune place au doute. « On en a marre qu’ils nous enferment !!!! ». Il rend le micro.

Micro récupéré par un gars qui fait partie des Gilets Jaunes et qui voulait juste nous dire : « Vive notre liberté ».

Fin des prises de parole.

Les camions se garent sur le parking. Les gens se rassemblent devant ou derrière, tout dépend comment on le voit. Les banderoles sont nombreuses et la « Rave générale » commence pour une toute petite heure. Toit des chiottes en podium. Vestes à paillettes. Lâcher de canettes. C’est la teuf, c’est beau et c’est sauvage.

Les bleus qu’on n’avait pas encore croisés stationnent à un angle de rue. Ils se montrent comme des lâches, annonçant l’approche de la menace horaire. La bande-son est parfaite : Dominique Grange et les teufeur·euse·s crient « à bas l’état policier ». Les paroles, ou le slogan on sait plus, arrivent jusqu’à la table de camping dépliée par la CNT (qui fait de l’argent en vendant du vin chaud) : celleux qu’on peut qualifier d’ancien·ne·s crient aussi et s’encanaillent. Les keufs n’auront pas le plaisir de nous approcher, de s’approcher, on leur fait la nique, le son est coupé à 17h30 et l’ambiance redescend, les bières sont terminées, chacun·e repart, regagnant un intérieur ou un chez-soi pour 18h.

C’était la joie sans trop l’anarchie.

Je repars le sourire aux lèvres et la chaleur dans le ventre et je repense à la tribune publiée sur Libé par les organisateur·rice·s de Lieuron dans laquelle la fête était présentée en « dissidence culturelle collective [...] qui rassemble une partie de la société ignorée des gouvernants ». Cette manif en musique est venue renverser pour un jour les codes ennuyeux et établis de ce que doit être une mobilisation réussie. Et les mots de la tribune de Lieuron résonnent avec le travaille, consomme et ferme ta gueule du moment : « Nous avons donc répondu à l’appel de celles et ceux qui ne se satisfont pas d’une existence rythmée uniquement par le travail, la consommation et les écrans, seul·e·s chez eux le soir. Notre geste est politique, nous avons offert gratuitement une soupape de décompression. Se retrouver un instant, ensemble, en vie ».


Proposé par Couac
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