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ANALYSES ET RÉFLEXIONS CAPITALISME - GLOBALISATION
COVID-19
Publié le 7 mai 2020 | Maj le 16 mai 2020

Virus corporation - Chapitre Quatre : « Chercher l’erreur, masquer l’horreur »


Si les autres chapitres sont passés loin de tes yeux, tu trouveras le début du récit sur ce site, en bas de la page...

Notre espèce entière est cloîtrée dans le vaisseau de l’Union, traversant l’univers en apnée, à la recherche d’un monde nouveau. L’apnée est nourrie d’air en boîte ; il semble que l’air qu’on conditionne soit respirable. Ce qu’on conditionne est plus respirable, paraît-il…
D’allure majestueuse autant que rafistolé de bric et de broc, ce vaisseau suit une marche dirigiste et zigzagante. Il ne peut être expertisé pendant le trajet, tant les équipes de maintenance sont surchargées de tâches dans la navigation. Pourtant les passagèrEs ne peuvent s’empêcher de l’analyser, de l’ausculter ; tout en doutant de leur survie. EXODE.
Nous voyageons depuis quelques temps maintenant ; trop longtemps ou pas assez. ChacunE derrière sa porte, aggripéE à son hublot, espérant apercevoir la vie meilleure avant les autres. Le monde promis du dehors, qui attire autant qu’il effraie. Navigant au radar, l’Union flotte si vite qu’on ne s’en aperçoit pas. Sa trajectoire est imperceptible. Pourtant nos jours se déplacent au ralenti. Ce n’est là qu’un des multiples paradoxes de notre espace-temps. Nos heures cultivent les contradictions comme d’autres cultivent la terre, sans être vraiment certainE de ce qui va en sortir. Tout dépend de la nature capricieuse, dit-on ; et de l’impact qu’on a sur elle.

Nous sommes enferméEs seulEs et ensemble. Notre isolement collectif nous rassure autant qu’il nous effraie. Les yeux happés par le suspense et l’angoisse, nous observons l’obscurité infinie. Quand l’être humain a peur, il ferme les paupières. L’autruche est humaine.
Au bout d’un moment, car se faisant face depuis trop longtemps, l’humain regarde à nouveau ce qui l’entoure. Ille n’a guère le choix, ille a peur du noir. Mais ce qu’ille voit l’effraie et ille voudrait pouvoir les refermer aussitôt. Du noir encore. Toujours. Du doute.
Observer le noir à perte de vue, c’est être un peu aveugle. Alors l’humain rêve. D’un monde meilleur. D’un après raisonné. D’un lendemain qui chante. Une douce mélodie entendue dans l’enfance, et oubliée parce qu’il faut bien vivre. MIRAGES. On entend parler de ça à longueur d’interconnexions. Trouver l’objectif de ce voyage. N’avoir pas l’air de fuir. Y égrainer du sens. Composer un air plus léger qu’on sifflote de mémoire. Et oui. Car même quand le passé fait mine de table rase, mémoire il y a...

Nous ne partons pas de nulle part. Notre futur me semble écrasant de passé à venir. Nous sommes coincéEs dans les ornières de notre embarcation, bien malgré nous ; et à cause de nous. La fin de ce monde ressemble à la continuité d’un libéralisme fataliste ; d’une liberté fatale, car individuelle. Le présent est si monopolisant, l’avenir si imprévisible, que l’on en arriverait à oublier le passé pour rester hors du temps. Se calfeutrer dans le brouillard. Certaines personnes ne savent même plus si elles veulent avancer. Serons nous devenuEs plus responsables une fois nos portes ouvertes ?
PARADOXES. Si hier, nous avions réellement imaginé le monde de demain, nous n’en serions pas là aujourd’hui. Nous aurions construit un autre temps, un autre chemin. Reste à savoir où il nous aurait mené.
Ce qui est beau dans les chemins collectifs, c’est qu’ils portent toujours l’espoir de l’inconnu à bâtir. Les chemins portent l’espoir. C’est encore valable aujourd’hui. Même si notre jour est brouillard. Accrochons nous à ça ; il faut bien s’accrocher à quelque chose alors que nos pas ne peuvent plus marcher.

Le nouveau monde est un mensonge. Une pilule pour mieux dormir et moins pleurer. J’en suis presque sûr. Mais le presque porte l’espoir, lui aussi. Le nouveau monde est presq’un mensonge, disons... Il est bâti sur les déchets de l’ancien, et rêve que sa poubelle a eu le temps de se recycler, le temps d’une quarantaine. Nous fantasmons un après, exempt d’erreur, alors même que nous nous nourrissons de cendres. Nous survivons grâce aux multinationales, plate-formes de grande distribution qui nous fournissent nos plateaux-repas dans le navire. Le room-service n’a pas de prime de risque.
Nous additionnons nos croyances pour multiplier nos forces et se soustraire aux peurs. J’ai besoin d’autres fous, d’autres folles, d’autres foules, oui ! D’autre divisions pour d’autres combats.
Vous avez déjà observé un miroir, je suppose… Vous savez comme les mouvements qui vous font face à chaque geste s’opposent parfaitement à chaque tentative d’y échapper. Voilà… Se regarder peut être une bonne chose. S’analyser aussi. Mais il faut briser la glace pour pouvoir avancer. Se faire face, c’est bien. Faire face à l’autre, c’est mieux.

Notre espèce entière est cloîtrée dans le vaisseau de l’Union. Mais il y a un passager clandestin, prêt à sauter sur tout le monde et à dépecer les plus faibles. Celleux qui oseraient ouvrir leur porte ou celle d’à côté. C’est pour lui échapper que nous naviguons cloitréEs vers le rêve d’une terre d’exil. DEMAIN OU PRESQUE. Mais comment accosterons-nous dans notre Éden, alors que nous devinons sa présence ? Dans l’espace, personne ne nous entend crier, mais sur le sol ferme, la voix humaine résonne. Une fois les pieds sur terre, ces voix retentiront encore. Je ne sais pas si tout le monde veut les entendre. Je ne sais même pas si j’en ai envie.

Car le virus, s’il a tué pour certainEs, reste pour beaucoup une métaphore de ce qui traîne au fond de chaque tripe. Cet intrus malin divise notre humanité. Peut-être parce qu’il n’est pas intrus malin. Il est devenu l’image de notre enfermement alors qu’il n’a rien choisi. Il ne gouverne pas par décret, lui. Il n’a aucune responsabilité dans l’avant, lui. On lui fait porter bien trop de fardeaux au vu de son jeune âge. Nous lui faisons dire n’importe quoi, n’importe comment. Et il nous déresponsabilise, gentiment. Le virus a créé l’Union.

Le masque est tombé pour beaucoup, semble t’il, alors même que tout le monde en porte. Mais personne n’y comprend rien. Nous vivons un ère de découverte médicale et de recherche scientifique accélérées, et voyons apparaître naïvement des constats sociaux centenaires. Le virus ferait son miel des inégalités et des dominations ? Non, mais le monde d’avant l’a fait. Il a cultivé la bacille. CHERCHER. L’intelligence et la création collectives font face à la bêtise et la désinformation généralisées. La fumée de cigarette pourrait être contagieuse mais la nicotine guérit. L’ERREUR. Nous sommes entouréEs de mort, donc nous semons l’humour. « Pendant ces moments de pandémie et d’isolement, il est normal que vous parliez à vos murs, ainsi qu’à vos plantes et leur pot. Vous devez cependant nous contacter dans le cas où ils vous répondent. » MASQUER. Nos portes vont s’ouvrir, mais pour mieux nous permettre de continuer à travailler de nos cellules capitonnées, la production sans le partage, sans possibilité de s’organiser pour se renforcer. L’HORREUR. Télécharge avec application le tracking de l’Union. Fais-le pour le bien de tes proches et pour leur liberté d’exister encore.

Je crois que je deviens fou et je crois que je ne suis pas le seul.
Nous verrons bien quand les portes de nos cellules s’ouvriront... Nous verrons ce qu’il reste de nous, et qui nous sommes devenuEs. Quand le vaisseau aura trouvé l’Éden...
Aux postes de commande et à la vigie, les cellules dirigeantes sont censées scruter l’horizon de notre avenir pour mieux le préparer. Mais ces cancers qui nous conduisent ont fait depuis longtemps le choix de piloter en gestionnaires. Gérer, c’est obéir à la marche du vaisseau sans la contredire. Souvent, ça va tout droit. Gérer, c’est, au mieux, freiner un peu à la barre pour que tout le monde puisse encaisser le virage. Ou faire pression sur chacunE pour rattraper le retard accumulé. Reste à savoir si ça signifie qu’illes vont nous faire remonter le temps… Rattraper le retard, anticiper l’avenir ; vu l’état du rafiot… Nos pilotes sont au commandes et peuvent s’offusquer de défaillances techniques. Des problèmes matériels insoupçonnés. Illes ne sont si mal dans leur spectacle. On ne peut rien leur reprocher, disent-illes. Vu l’état du rafiot...

L’imprévisible n’est pas de leur ressort et je ne leur demande pas de l’anticiper. J’ai par contre une méfiance panique : c’est qu’illes fassent semblant de se perdre. Que nous ne débarquions jamais vraiment. Dans leurs cabines de première classe, illes ont tout intérêt à prolonger ce voyage, de crise en crise en crise en crise. Intérêt à conserver la carte en main et le compas dans notre œil, ainsi qu’à additionner nos divisions. Et à espérer que personne n’ose ouvrir sa porte et celles voisines, le plus longtemps possible. Ouvrir pour hurler ensemble à la face de ce nouveau monde, qui n’existe sans doute pas. Tendre nos poings qui manquent d’exercice, pour lui opposer. Ouvrir pour lui rire au nez et s’en foutre. Ouvrir pour réaliser que nous sommes toujours à notre point de départ, qu’illes avaient juste éteint la lumière, dispersé nos points de repères pour avoir l’air moins responsables, et que nous ne sommes jamais partiEs.

(Lö Avorton)


Proposé par sonsbatards
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Virus Corporation - Chapitre 1

En exclusivité, une déclaration exclusive du Covid 19, entre macro-biologie et micro-économie... « Me voici. Vous ne m’attendiez pas, pourtant mon existence était inévitable. Vous m’avez créé ; en rasant défrichant exterminant les espaces non-soumis à votre expansion. Vous avez fait cohabiter mes hôtes des bois avec votre nourriture, votre cheptel démesuré. »

Publié le 27/03/2020

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