Actualité et mémoire des luttes à Saint-Étienne et ailleurs
ACTUALITÉS COLONIALISME - ANTICOLONIALISME
SAINT-ÉTIENNE  
Publié le 20 novembre 2018 | Maj le 11 juin 2020

Salle comble pour « Fanon : hier, aujourd’hui » : vers une relecture critique du colonialisme ?


Organisée vendredi 16 novembre par le mouvement BDS France Saint-Étienne, les héroïnes, la JC Loire et le CRAAP de Lyon, la projection du film de Hassane Mezine Fanon : hier, aujourd’hui a attiré du monde. Le film est dédié à la vie de ce militant décolonial consacrée aux peuples colonisés et qui est l’auteur des célèbres « Les damnés de la terre » et « Peau noire, masques blancs ».

Frantz Fanon, artisan infatigable des luttes décoloniales, est mort d’une leucémie à 36 ans en 1961, il ne connaîtra pas l’indépendance de l’Algérie pour laquelle il a tant œuvré. En France, malgré son rôle crucial dans la lutte contre la colonisation et en dépit de ses ouvrages majeurs, Fanon va rapidement tomber dans l’oubli, comme si une chape de plomb était venue recouvrir l’histoire coloniale française. Une chape de plomb peut-être liée à la disparition précoce de Fanon, mais sans doute plus sûrement la conséquence d’une certaine lâcheté : il fallait ne pas questionner cette civilisation occidentale tant vantée et qui a tant asservi, il fallait ne pas froisser les plus réactionnaires de nos concitoyens et autres nostalgiques de l’Algérie française, et surtout il fallait ne pas condamner leurs crimes alors même que la responsabilité de l’entreprise coloniale était collectivement partagée. Fort heureusement, les nouvelles générations plus ouvertes sont davantage disposées à remettre en cause l’entreprise de domination raciale que fut la colonisation occidentale.

Colonisation : violence, déstructuration sociétale et racisme

Quittons cette Europe qui n’en finit pas de parler de l’homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde - Fanon - Les damnées de la terre

Lire Fanon, c’est l’assurance de ressentir un profond malaise. La colonisation s’est faite au nom d’une conception occidentale de la civilisation : c’est donc au nom d’une certaine vision du progrès et des droits de l’homme occidentaux qu’ont été asservis des hommes et des femmes à un niveau mondial. C’est au nom de ces idées qu’ont été massacrés ceux qui s’y sont opposés, au nom de ces idées qu’un système généralisé de torture d’êtres humains a été institué, en Algérie notamment. C’est un dévoiement, des mots et des valeurs. Une honte pour toute personne éprise d’un humanisme véritablement universel. Mais Fanon n’a pas fait que mettre en exergue la violence brute de la colonisation, il a aussi mis en évidence ses dimensions insidieuses :

  • Le pouvoir colonial a exacerbé les divisions tribales. Diviser pour mieux régner. Se faisant, il a créé des catégories sociales de collaborateurs et de résistants et donc des haines tenaces au sein des anciennes colonies. Il a engendré de multiples dissensions au sein des jeunes nations indépendantes, qui sont autant de défis aux nécessaires réconciliations nationales.
  • Le pouvoir colonial a engendré une bourgeoisie nationale. Une caste qui a profité de la colonisation, qui a peu participé aux luttes décoloniales et qui s’est octroyée les postes des colons à leur départ. C’est une caste de parvenus, aussi arrogante qu’incompétente et corrompue, qui va dévoyer les luttes décoloniales et livrer les jeunes nations indépendantes aux intérêts des anciennes nations coloniales.
  • Le pouvoir colonial a orchestré la haine de soi. En s’octroyant les valeurs civilisationnelles, le pouvoir, les valeurs de la réussite, les colonisateurs ont fait de l’homme blanc le dépositaire de ces valeurs et les ont mécaniquement confisqués aux peuples colonisés. De surcroît, pendant des décennies, le pouvoir colonial va se servir de la science pour justifier sa domination et la hiérarchisation des races. En Algérie, c’est le professeur Porot qui va se charger de ce travail, arguant que la paresse au travail et la violence des algériens est congénitale. C’est le primitivisme : « l’indigène ne se sert pas de ces lobes frontaux », une théorie qui sera enseignée à la faculté d’Alger.

Fanon, une vie à combattre, à analyser et à déconstruire la domination coloniale

De son expérience du racisme lors de ces engagements militaires et fort de son expérience de psychiatre, Fanon a su percevoir le racisme inhérent à l’entreprise coloniale européenne. Il a su expliquer que la violence du colonisé est légitime, libératrice, et n’est jamais qu’une réponse à la violence du système colonial, il a méthodiquement démonté les théories raciales enseignées à l’époque, il a sévèrement critiqué les bourgeoisies nationales, il a réalisé une analyse rationnelle de la société algérienne pour cerner les positionnements des différentes classes, il a tenté de définir ce que devrait être une culture nationale pendant les luttes décoloniales et au lendemain des indépendances. Il a analysé la situation économique, sociale et politique quasi-désespérée des jeunes états indépendants et il comprend qu’il leur faudra des siècles pour déconstruire l’influence néfaste de la colonisation sur les peuples qui l’ont subie et il réclame alors justice aux occidentaux : octroyer l’indépendance ne suffit pas, il faut réparer. Fanon a réalisé un travail colossal. Et loin d’être habité par la haine des colonisateurs, il leur propose de prendre en compte la critique de la colonisation pour réparer leur vision biaisée de l’homme.

Pour l’Europe, pour nous-même et pour l’humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf - Fanon - Les damnées de la terre

Conséquences actuelles de la colonisation, positionnement occidental

60 ans plus tard, quel bilan tirer des luttes décoloniales ? Force est de constater que non seulement Fanon avait vu juste au sujet de cette bourgeoisie nationale coupée du peuple, s’accrochant au pouvoir, et qui s’est accaparée les richesses en livrant les ressources des jeunes états indépendants aux anciens pays colonisateurs et en dévoyant les luttes décoloniales. Coté occidental, les descendants des immigrés sont toujours victimes d’un racisme structurel, ils sont sur-représentés dans les classes défavorisées et premières victimes des répressions policières. Mais d’autres questions brûlent les lèvres. Où en sont les pays occidentaux dans leur introspection de leur histoire coloniale, dans la remise en cause du racisme structurel qui en découle et dans la juste réparation qui est due aux anciennes colonies ? Quels sont les hommes politiques, militaires et intellectuels qui ont soutenu activement la colonisation et qui sont aujourd’hui frappés d’opprobre et d’indignité nationale ? Devant quelle cour pénale internationale les responsables français et occidentaux coupables des crimes coloniaux ont-ils été traduits ? On peut répondre en trois mots : c’est le néant.

Alors que les extrême-droites populistes s’élèvent partout dans le monde, avec leurs idées simples et des solutions aux inégalités économiques dont l’axe d’action se résume à accuser l’autre surtout s’il est d’origine étrangère ; alors que des situations coloniales perdurent dans le monde et notamment en Palestine avec une colonisation insolente dans le cadre d’une domination ethnico-religieuse, il est temps que les forces progressistes cessent d’adopter une attitude ambivalente ou passive sur les sujets cruciaux que sont la colonisation et les luttes décoloniales. Non, les quelques hôpitaux et les routes abandonnés par les colons - et construits pour eux - ne forment pas une juste compensation. L’absence de condamnation ferme du colonialisme est une porte d’entrée par laquelle s’engouffrent les idées réactionnaires, il faut la fermer d’urgence. Avec ce film sur Fanon, Hassane redonne vie à cet homme d’engagement et de cœur. Il fait un lien entre le passé et le présent, entre le constat de ce que fut la colonisation, les luttes pour l’indépendance et les luttes décoloniales actuelles. À notre époque où ressurgissent les idées brunes, redécouvrir la lecture fanonienne du monde est une priorité.

Le travail de Hassane y contribue avec brio, merci à lui.


Proposé par bds42
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Dans le cadre de la Semaine contre L’Apartheid Israélien (IAW en anglais) co-organisée par BDS France Saint-Étienne et la JC Loire, l’Université Jean Monnet accueille Rania Madi, avocate et juriste palestinienne. Elle est membre de l’organisation Badil, un centre de ressources pour le droit à la résidence et le droit des réfugié-e-s palestinien-ne-s. Grande spécialiste de la question, elle évoquera ce thème en particulier. L’IAW a pour objectif de sensibiliser le public à l’apartheid israélien et à soutenir le BDS. Cette année cet événement est sur le thème de « cesser d’armer le colonialisme » et vise à relancer la campagne BDS réclamant un embargo militaire contre Israël.

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