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ANALYSES ET RÉFLEXIONS DROITS SOCIAUX - SANTÉ
SAINT-ÉTIENNE  
Publié le 17 septembre 2022 | Maj le 22 septembre 2022

Psycho Sainté


Il était 6h25 du matin. Les nuages s’étaient complètement dissipés et les étoiles jetaient leurs paillettes dans la chambre. L’appartement se situait rue Durafour et Athème était réveillée depuis presque deux heures. À vrai dire, ses nuits avaient raccourci depuis plusieurs mois. Elle se couchait rarement avant 1h du matin, le temps de rentrer du McDo de Villars où elle travaillait quatre soirs par semaine. Puis, un peu avant le lever du jour, les douleurs la surprenaient et finissaient par la réveiller, étirant la nuit à travers ces espèces de crampes qui ne s’en allaient jamais vraiment. Habituellement, Athème finissait par sortir du lit, prendre une longue douche chaude et rejoindre la fac. Mais ce matin-là, elle n’avait plus l’énergie, ou plus la foi, c’est selon. Elle se sentait seule et impuissante et elle ne savait pas par où s’y prendre.

Ce sentiment, ou plutôt ce mélange de sentiments, lui avait fait composer le numéro de « Sainté psycho » deux jours plus tôt. C’était la municipalité qui avait mis en place « son propre service de prise en charge des personnes stressées par le covid en embauchant deux psychologues »  [1], et dont Athème avait découvert l’annonce dans un magazine gratuit sur lequel ne manquaient pas d’apparaître tout sourire M. le maire Gaël Perdriau et son adjoint à la santé, le docteur Patrick Michaud. Bien qu’il lui était difficile de savoir si son angoisse était précisément causée par le covid, elle en doutait franchement vu le bordel ambiant, elle avait finit par appeler. Si elle avait dû s’y reprendre à cinq fois pour entendre la voix d’une psychologue, Athème avait appris par la messagerie vocale que dorénavant le service était étendu aux réfugié-es ukrainien-nes et géorgien-nes accueilli-es par la métropole. Le message l’avait d’abord surprise. Elle ne s’attendait pas à ce que sa tristesse du moment puisse être redirigée au même endroit que celle d’un-e réfugié-e de guerre. Et puis elle avait subitement perdu tout sentiment de légitimité à pouvoir souffrir elle aussi, doutant même des raisons de son appel. La conversation qui s’en était suivie fut brève. La psychologue lui avait demandé quelques détails sur sa santé mentale, mais Athème, imaginant d’autres qu’elle se tapant au même moment la messagerie à répétition, avait coupé court à son récit.

La voix toute professionnelle de la psychologue avait clos la conversation en précisant que des consultations gratuites étaient également proposées à la Maison des Projets et à la cité du Design. Mais Athème, qui pour d’autres raisons sans doute avait fini par saturer des notions de Projet et de Design ponctuant une partie de ses cours universitaires, abandonna pour aujourd’hui la recherche d’une oreille attentive. Après avoir raccroché, elle repensait au post Facebook d’une jeune infirmière en psychiatrie qu’elle avait lu la veille sur son fil d’actualité, déplorant la destruction progressive et programmée de tous les lieux d’accueil humain. Le texte terminait par les mots suivants : l’hospitalité n’existe plus dans mon travail, la psychiatrie ne cesse de régresser, demain il faudra souffrir seule, chez soi et sans bruit.

Mais ce matin-là, donc, les douleurs pelviennes persistaient et ne lui laissaient guère le loisir de prendre du recul sur sa vie et celles des autres. Athème avait entendu parlé d’endométriose par des militantes du planning familiale à la radio, expliquant en somme que cette affection méconnue et largement minimisée par le corps médical était souvent diagnostiquée et prise en charge avec énormément de retard. L’une d’elles avait ajouté en fin d’émission que l’on pouvait aussi repérer dans cette histoire les signes de la décrédibilisation de la souffrance des femmes. Cette phrase l’avait marquée.

Par la suite, Athème avait cherché un médecin, de préférence une femme, puisqu’au regard des symptômes et de leur répétition, elle avait espérer trouver dans ce diagnostic quelques éléments de réponse à ces douleurs quasi quotidiennes qui l’assaillaient depuis deux ans environ. Après une demi douzaine de coups de fil à des cabinets de médecine générale de Saint-Étienne et autant de refus puisque aucun n’acceptait de nouveaux patients, Athème s’était vu conseiller par une secrétaire la téléconsultation. Dans la foulée, elle avait pris le temps de s’inscrire sur une plateforme intitulée Medaviz se targuant d’être l’acteur majeur de la télé-médecine et du télé-soin à la française. Le parcours d’identification passé et les bugs caractéristiques de toute visioconférence laborieusement traversés, Athème s’était soudainement retrouvé projetée dans un face à face virtuel avec une médecin réelle. Celle-ci était de prime abord souriante et chaleureuse. Derrière elle la mer semblait calme et le soleil la faisait scintiller comme les écailles d’un poisson. Athème mis une poignée de secondes à comprendre que la médecin était sur un voilier – au large des Îles Canaries lui précisera-elle en fin de consultation. Bien sûr l’endométriose est une maladie qui existe, lui avait confirmé la trentenaire diplômée qui remuait maintenant avec les vagues, mais pour l’instant il s’agissait d’atténuer les douleurs et l’anxiété qui l’accompagnaient. Aussi, elle lui faisait savoir que l’interface Medaviz lui permettait de poster une ordonnance en ligne, et qu’elle pourrait dès lors se rendre en pharmacie afin de rapidement faire taire les symptômes. Pour le reste, elle invitait Athème à consulter une spécialiste. Et tout naturellement ensuite, l’écran se figea, se défigea, la mer, le voilier et la médecin se remirent à tanguer délicatement sous le soleil un court instant, puis tout s’arrêta. Athème en conclut que c’était comme ça qu’une télé-consultation prenait fin. Elle alla chercher du Spasfon à la pharmacie. Dans les semaines qui avaient suivi, Athème avait scrupuleusement avalé ses cachets lorsque la douleur se réveillait, comme ça jusqu’à la fin de la boite, puis de ce que l’ordonnance lui autorisait à retirer.

Mais ce matin-là donc, l’idée de devenir une patiente actrice de sa santé, comme les slogans du programme gouvernemental Ma santé 2024 y invitaient généreusement dans ses plaquettes de communication, traversait les pensées d’Athème. Elle avait lu quelques jours plus tôt dans un article du Progrès que la mairie était heureuse d’avoir œuvrer à l’ouverture d’un centre de santé en lieu et place des anciennes galeries commerciales Dorian, et où une « armée de médecins » (après tout la guerre était omniprésente) devait venir soulager la médecine de ville stéphanoise. L’article précisait que la gestion du centre était délégué au COSEM, groupe spécialisé dans l’ouverture de structures médicales dont la philosophie semblait tenir dans la formule suivante : innover pour mieux soigner [2] – rappelant cyniquement ce vieil adage du pouvoir gestionnaire.

En marchant, Athème songeait qu’elle ne voyait pas quel type d’innovation pourrait voler à son secours, elle espérait trouver quelqu’un-e d’acceuillant-e, de patient-e, qui entendrait son histoire et qui l’aiderait à s’orienter un peu dans le labyrinthe de la médecine moderne. Derrière l’imposant tourniquet en vitre teintée du centre, elle découvrait un hall d’entrée aussi vaste que vide, trois écrans plats diffusaient les images de patient-es heureux-ses jouant des scènes de consultation factices. À leurs sourires naïfs et à leurs innocences manifestes, Athème savait qu’ils et elles étaient épargnées de certains problèmes, ceux qui marquent le corps, le visage et le sourire justement. Le médecin qui lui avait été désigné était un homme d’une soixantaine d’années. Ce qu’Athème ignorait, c’est que ce bel italien s’offrait un tour de France pour sa retraite solitaire en acceptant de petits contrats dans les villes de son choix, alliant d’agréables conditions de travail à de juteuses rémunérations en intérim. Il ne revoyait que rarement deux fois un-e même patient-e, et s’autorisait alors le strict minimum. Cela revenait en somme à concéder une ordonnance, puisque telle était l’attente du consommateur aujourd’hui. Il conseilla à Athème de trouver une gynécologue qui puisse l’aider mais ne connaissait pas celles de la ville. Doctolib ne manquerait pas d’être exhaustif sur la question, lâcha-t-il dans un dernier éclat de rire. Athème sortait du centre en regardant le sol, son corps était lourd et le sentiment d’impuissance avait redoublé. Elle ne savait ni qui aller voir, ni qui appeler. Elle ne savait plus rien et elle marchait doucement sur le trottoir. Athème se sentait plus seule que jamais, et elle ne savait pas si c’était ça que les gens appelaient dépression. Un bus la frôla et klaxonna bruyamment. En levant les yeux, Athème tomba sur un tag fraîchement écrit à la bombe rose. Elle pouvait lire, disposées de façon éparse sur le mur, les inscriptions suivantes :

P.-S.

Fiction parue dans le Couac n°14, au printemps 2022.

Notes


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