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Publié le 27 novembre 2017 | Maj le 19 avril 2020

Panser la santé de façon communautaire


Souvent ressentie comme un domaine réservé aux professionnels et dits experts, la santé ne se limite pourtant pas à un diagnostic physique docte et anonyme. Face aux incompréhensions entre migrant.e.s algérien.ne.s de longue date et bureaucratie sanitaire française, l’association Globe 42 construit un espace d’échanges afin de redonner aux populations migrantes parole et prise sur leurs corps. Discussion avec l’une des membres de l’association...

Couac : Comment Globe 42 est né ?
Globe 42 : Le projet est né en 2013… On était dans le cadre du Collectif 100 papiers, qui est une permanence juridique animée par 4-5 personnes, à destination des sans-papiers et où on essaie de les aider juridiquement pour l’accès à un titre de séjour, les recours, les expulsions, les interventions en centre de détention, etc. En 2012, on avait vu arriver plusieurs personnes âgées, migrantes, algériennes. Mais qui étaient en fait des anciens immigrés, qui s’étaient installés en France dans les années 50-60 ou 70 et qui sont repartis dans les années 80. En France, il y avait la crise et ils ont été les premiers concernés – on a commencé par virer les immigrés des boites, avant de virer les autres. L’Algérie, elle, était alors dans une dynamique politique, sociale et économique plutôt positive. C’est aussi l’époque des dispositifs d’aide au retour, par lesquels, en gros, l’État français disait aux immigrés : « Vous pouvez repartir quand vous voulez et nous, on vous donne de l’argent, vous allez créer une entreprise au pays et blablabla ». Donc, dans ce contexte, un certain nombre est reparti en Algérie. Mais dans les années 2000, ils retournent en France. On connaissait le phénomène à l’échelle nationale parce qu’il y avait déjà des actions qui étaient menées concernant ceux qu’on appelle les Chibanis. « Chibani » signifie « cheveux blancs » en arabe, au féminin on dit « Chibania ». Ça a été le cas à Saint-Étienne aussi. Sur la permanence du Collectif 100 papiers, on a commencé à en voir un, deux, trois... Ils revenaient en France en étant persuadés qu’ils allaient retrouver leurs droits. Il s’agit de personnes qui avaient travaillé 20-30-40 ans, et qui, pour un certain nombre d’entre elles, avaient liquidé leur droit à la retraite en France.

Couac : Ils avaient travaillé 20- 30-40 ans en France ?
Globe 42 : Eh oui ! Sous un statut de résident. Ils avaient donc cotisé, ils étaient avec une retraite, un numéro de Sécu et ils pensaient à leur retour récupérer leur carte de résident, leurs droits à la Sécu. Mais pas du tout ! Il y a une règle qui s’applique à tout étranger avec une carte de résident : si tu quittes le territoire plus de trois ans, tu perds tous tes droits. Tout, tout. La législation a changé depuis. Donc vers 2012, on les voit arriver au Collectif 100 papiers. Mais ils n’avaient pas leur place là : il s’agissait de personnes âgées alors que les étrangers qui arrivent sont en général plutôt jeunes, les permanences avaient lieu tard le soir… Et puis ils avaient déjà toute une vie en France derrière eux. Parallèlement, il y avait aussi celles et ceux qui étaient restés tout le temps en France. Qu’on le veuille ou non, ces familles ont été touchées par les mêmes phénomènes que les familles occidentales. Dans un modèle de famille, disons traditionnel, les parents âgés ne sont jamais seuls, il y a une très forte solidarité. Mais pour beaucoup, les structures familiales, les structures communautaires ont été fragilisées, avec des conflits, des séparations, de la distance géographique pour le boulot, etc. Donc il y a des personnes âgées isolées. Et il y a quelque chose qui se joue autour de la santé.

Couac : C’est comme ça qu’apparaît Globe 42 ?
Globe 42 : Oui. On se dit que l’on va créer une association et avoir un espace pour parler de la santé de manière générale. Donc au départ, l’entrée est « santé – migrants – Algériens de plus de soixante ans ». Ou plutôt « migrants et migrantes, Algériens et Algériennes de plus de soixante ans ». Ce sont des personnes qui ont connu la guerre, l’occupation française, la répression et la poursuite de la guerre à leur arrivée en métropole, l’exploitation dans le travail. Et là où ils croient qu’à la retraite, ils vont enfin être tranquilles, ils se font harceler par les services sociaux. Ils se retrouvent avec des relevés de carrière où il n’y a pas le dixième de ce qu’ils ont bossé. En plus, les employeurs, de l’époque comme maintenant, ont bien profité d’eux en les mettant à des boulots dont personne ne voulait, où ils étaient exposés à des produits toxiques, dans des conditions de travail et de logement dégueulasses. Des enquêtes de santé publique montrent qu’une personne immigrée à 50 ans a la même physiologie qu’une personne non immigrée à 60. Il y a 10 ans d’écart dans le vieillissement du corps. C’est énorme. Et ils se retrouvent avec des retraites de merde financièrement parlant, il faut dire ce qui est : la moyenne de ressources sur les 120 personnes qu’on suit est de 450 euros. C’est en dessous du seuil de pauvreté – sachant que ce sont des gens qui ont travaillé toute leur vie. Et pour obtenir des aides complémentaires, ils se font harceler. Il y a une grosse suspicion sur les biens qu’ils auraient au pays. Par exemple, une femme qu’on suit : l’assistante sociale lui a demandé si elle avait une maison au pays. Elle répond « oui » (elle m’a montré la photo, c’est une vieille bicoque). On lui a demandé combien elle vaut. 120 000 dinars [1]. L’autre monte le dossier en écrivant qu’elle a une maison à 120 000 euros. Il a fallu plus d’un an pour faire corriger ça. Il y a aussi une suspicion généralisée sur le temps passé à l’étranger [2].

Couac : Et en pratique, ça veut dire quoi d’être un « centre de santé communautaire » ?
Globe 42 : La santé communautaire, c’est à la fois un cadre de pensée et une méthodologie de travail. Dans la santé communautaire, tu te mets dans une position dans laquelle la culture experte et la culture profane – c’est-à-dire la culture du quotidien, de ce qu’on apprend dans sa propre vie et qui n’est pas reconnue par un diplôme ou un statut professionnel – sont mises sur un pied d’égalité. Dans un cadre purement médical, entre un médecin et un patient, le médecin joue le jeu d’être suffisamment à l’écoute du patient pour que la manière dont ce dernier explique ses symptômes, etc. soit aussi importante que l’interprétation du médecin. Ce n’est pas lui qui va dire : « c’est ça et c’est rien d’autre ». De façon générale, même pour un francophone, le système de santé est super complexe. C’est pour ça aussi qu’on a une médiatrice qui est issue de cette immigration, qui est maghrébine, qui parle leur langue et qui surtout connaît très bien le contexte social des personnes avec qui on parle. Elle fait la « traduction », pas juste au sens linguistique mais de façon à ce qu’elles comprennent vraiment ce qu’est la couverture médicale complémentaire, etc. Et avec des personnes qui sont en grande galère, cette manière d’aborder les questions de santé, de construire la relation, ça permet de faire avancer les choses. Faire de la santé communautaire, ce n’est donc pas se contenter que les personnes aient rempli leur dossier, c’est aussi qu’elles soient actrices de ce qui se passe, que les besoins soient définis en priorité par elles. Et tu transformes aussi les choses de manière plus collective. On a des réunions et aussi des discussions informelles au cours desquelles on discute ensemble – migrants, équipe professionnelle, équipe de bénévoles – des actions qu’on va mener, des priorités. Tout ce qu’on fait, on le décide ensemble.

Couac : Faire de la santé communautaire, c’est aussi essayer de changer le statut des personnes immigrées dans la société ?
Globe 42 : Un truc qui revient tout le temps dans les discussions, chez les femmes mais chez les hommes aussi, c’est : « on n’est pas à l’aise. » Il y a un aspect matériel – la difficulté à payer les notes, le loyer – mais il n’y a pas que ça. « Pas à l’aise », ça renvoie à la langue, l’accent, le stigmate physique. Que leur sentiment soit justifié ou non. C’est difficile de se positionner dans la société. On est entre-deux, entre le pays et ici, on est immigré-e. Et tu es entre-deux sur plein de choses, dans ta vie, sur tes choix, etc. Être une femme, être dans une position minoritaire fait que tu n’as pas la même possibilité de choix que quand tu as une position bien établies. C’est extrêmement compliqué d’élaborer un choix quand tu es complètement disqualifié-e socialement. Va faire un choix fixe et éclairé quand on te dit du matin au soir que tu es de la merde, etc. Changer cette situation prend du temps. Avec un projet de santé communautaire, tu crées une communauté. Ce n’est pas que la communauté des personnes immigrées, algériennes – elle nous englobe aussi nous, qui travaillons avec elles. On forme une communauté au sens où on se préoccupe ensemble de la santé de personnes immigrées. Globe 42 a été pensé comme ça : on essaie ensemble de réfléchir, d’agir, etc. pour que les immigré-e-s âgé-e-s- aillent mieux dans leur vie.

Notes

[1Soit un peu plus de 1 000 euros.

[2Les minima sociaux sont retirés aux personnes résidant plus de six mois par an hors du territoire français.


Proposé par Couac
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