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Publié le 10 décembre 2020 | Maj le 19 décembre 2020

Charlie ? Non merci !


La liberté d’expression, arme contre la liberté d’expression

Les « sans voix », ça n’existe pas.
Il n’y a que des voix qu’on refuse d’entendre
et celles délibérément réduites au silence.

Arundhati Roy

Chaque fois qu’il est question des fameuses caricatures de Mahomet, on veut nous faire croire que l’enjeu ne serait que la vache sacrée de la liberté d’expression. Depuis peu, s’y ajoute l’invention d’un "droit au blasphème". Parmi "nos valeurs" si chères aux occidentaux, les sensibilités religieuses et autres s’évaporent comme au temps des huguenots. Alors que le 2 septembre s’ouvrait le procès des attentats de Paris, un numéro spécial de Charlie Hebdo reprenait les dessins danois sur sa une sous le titre "Tout ça pour ça". Il ne faut pas s’attendre à ce qu’un journal satirique comme Charlie Hebdo s’interroge sur sa ligne rédactionnelle. La provoc gratuite est son métier et sa mission. Pour les conséquences, allez voir ailleurs.

Deux mois après l’attaque meurtrière dans ses locaux en janvier 2015, Charlie Hebdo titrait "C’est reparti". Le journal voyait bondir son nombre d’abonnés de 10.000 à 240.000. Les premiers tirages en vente à l’unité s’élevaient à plusieurs millions. Un public qui n’avait jamais entendu parler de l’hebdomadaire se l’arrachait en quatre langues. Dans les magasins, bureaux et cafés, sur des fenêtres, voitures et vélos, attachés à des casques, sacs et bottes, partout en France et ailleurs on était confronté aux affiches et autocollants "Je suis Charlie". L’Académie Française, la bourse Nasdaq, le Pape, Netanyahu, toute la caste politique de l’Europe unie et quatre millions de braves citoyens dans les rues de Paris se réclamaient d’être Charlie.

Cela démontrait bien à quel point le calcul de l’attaque contre Charlie Hebdo était grotesque. A part le sang coulé, l’écho bigot dans des cercles de fanatiques et la mobilisation réactionnaire dans les rues d’Europe, tout ce qu’elle obtenait était un comeback du journal satirique comme celui-ci n’aurait jamais pu l’espérer. Fin 2014, l’hebdomadaire se trouvait au bord de la faillite. Ses dettes s’élevaient à plus d’un million d’euros. Tandis qu’il fallait un minimum de 40.000 exemplaires par semaine pour atteindre le seuil de rentabilité, les ventes se limitaient à 10.000 abonnés et 14.000 exemplaires en kiosque, comparées aux 700.000 exemplaires que son rival Le Canard Enchaîné écoulait chaque semaine. L’attentat de janvier 2015 changea tout, du moins dans un premier temps. En un an seulement, selon une analyse du Wall Street Journal, le chiffre d’affaires de Charlie Hebdo montait à 64 millions d’euros, avec un bénéfice net de 14,5 millions d’euros.

Dans les années 1980, Charlie Hebdo avait été contraint de suspendre sa parution pendant toute une décennie. Relancé en 1992, le journal voyait à nouveau ses ventes dégringoler en peu de temps. Il a pu subsister parce que la publication des caricatures de Mahomet en 2006 et la mise à feu de ses locaux en 2011 suite à leur réédition avaient temporairement attisé la curiosité du public. Les bénéfices réalisés pendant ces deux années, à peu près un million d’euros, ont été empochés entièrement par les quatre actionnaires de l’hebdomadaire, bien que des réductions de salaire et de personnel n’aient jamais cessé d’être à l’ordre du jour pour les 40 employés.

Les millions qui affluaient dans les caisses du journal après l’attentat de janvier 2015 n’ont conduit qu’à des batailles entre rédacteurs-actionnaires et le refus de transformer l’entreprise en une coopérative de tous les employés, ce qui avait été revendiqué par le personnel. Depuis l’attentat, le journal a été confronté à de lourdes dépenses de sécurité, mais une bonne partie de celles-ci a toujours été couverte par des aides publiques. Bien que quatre millions d’euros reçus en dons ainsi qu’un million de fonds propres aient été versés aux familles des victimes, les actionnaires ont réussi à constituer une "réserve statutaire" de 15 millions d’euros pour s’assurer, eux, d’être rémunérés, même en cas de pertes.

Cependant, les ventes du journal ont à nouveau fort chuté. De 120.000 exemplaires fin 2015, elles étaient encore de 50.000 exemplaires début 2020, dont la moitié en abonnements. Deux ans après l’attentat, il ne restait qu’un chiffre d’affaires de 19 millions d’euros, deux ans plus tard encore 8 millions, et les résultats ne cessent de diminuer malgré l’augmentation du prix de vente de 2 à 3 euros.

Tandis que la "Je suis Charlie" crânerie se réclame de la liberté de la presse et plus encore de la liberté d’expression, elle ferme les yeux sur la dénonciation de voix critiques et les poursuites acharnées pour “apologie du terrorisme” contre toute déviation du mainstream. Elle ferme les yeux aussi sur la censure et autocensure qui pour la plupart des médias synchronisés d’Europe ne sont que monnaie courante.

Ainsi, un rapport de Human Rights Watch sur les 4150 interpellations et plus de 300 condamnations pour "apologie du terrorisme" pour les seules années 2015 et 2016 a été passé sous silence. Dans les médias du mainstream, on ne trouve que des justifications pour ces poursuites, qui frappent souvent des mineurs sans conviction particulière, ou encore pour la condamnation de Jean-Marc Rouillan pour un petit mot de travers. Un jeune a été visé pour avoir remplacé sur internet une caricature de Charlie Hebdo par une autre. La moindre contestation envers le contenu du journal reste tabou. Se moquer de l’hypocrisie régnante également.

Entre-temps, des centaines de comptes Facebook se voient être bloqués pour les mêmes raisons. Des antifas aux journalistes critiques, tout ce qui met en question le conformisme généralisé, risque de se faire éclipser du net, pendant que les sites de l’extrême droite et du fake news y prolifèrent. Et plus le mainstream s’élargit, plus ses eaux deviennent vaseuses. Ce qu’il reste de la liberté d’expression, c’est la liberté d’humilier les plus vulnérables, de s’attaquer à leur dignité, de dire n’importe quoi, sauf la vérité. Quand on va au fond des choses et les nomme par leur nom, on est traité d’extrémiste. La liberté d’expression est devenue une arme populiste contre tout esprit critique, une arme d’abrutissement du peuple.

Aujourd’hui encore, Charlie Hebdo aime se faire passer pour un journal progressiste. Pour beaucoup, la publication de dessins irrespectueux relèverait peut-être de mauvais goût mais aussi de courage, leur omission dans d’autres médias de lâcheté. Je connais toutefois peu de publications qui soient constamment aussi grossières, méprisantes, sexistes et misogynes voire carrément racistes que certains propos dans Charlie Hebdo. Il suffit de regarder la une de quelques numéros récents pour s’en apercevoir : des hommes barbus édentés stéréotypés, des femmes violées par des terroristes se souciant pour leurs allocs, des visages défigurés de gens simples....

Le journal emploie un langage violent et une iconographie qu’on ne peut que qualifier, honnêtement, de déshumanisante. Concrètement, les constantes sont un penchant pour des représentations de sodomie et des stéréotypes islamophobes qui rappellent les pires clichés antisémites de la presse nazie ou des caricatures qu’on a pu trouver dans une certaine presse en Israel contre les Palestiniens ou dans les médias de l’Apartheid contre les Noirs. Au temps de la guerre d’Algérie contre « les musulmans », les caricatures n’étaient pas aussi féroces. D’ailleurs, plusieurs dessinateurs et rédacteurs ont quitté Charlie Hebdo ces dernières années parce qu’ils trouvaient le ton du journal trop provocant et blessant.

Les racines de l’hebdomadaire remontent aux jours de mai 1968, quand le journal satirique L’Enragé devenait une des icônes du mouvement de contestation. Il était concocté par des dessinateurs comme Cabu, Siné, Willem et Wolinski, qui le liquidaient déjà fin 1968 pour se joindre à une publication politiquement moins univoque, Hara-Kiri, qui s’amusait à s’en prendre presque exclusivement à Charles de Gaulle : Charlie. Suite à la saisie d’une caricature haineuse sur la mort de De Gaulle en 1970, Hara-Kiri a été remplacé par Charlie Hebdo, et De Gaulle par le héros du célèbre cartoon Peanuts, Charlie Brown, non sans continuer à vilipender le général de temps à autre.

Dans les années 1960, les caricatures politiques, les cartoons et les comics de la presse underground gagnaient rapidement en popularité. Les dessins de Robert Crumb, Gilbert Shelton, Siné et Willem étaient omniprésents dans le mouvement contestataire. Humour et ironie étaient des caractéristiques de l’époque. L’autodérision aussi. De l’humour vache pas toujours subtil, parfois grossier sans doute, mais rarement du cynisme pur. Celui-ci ne se répandit que plus tard. Probablement, les caricatures à la Charlie Hebdo ne sont que le reflet du cynisme généralisé d’une époque en déroute comme celle que nous vivons à présent.

P.-S.

note de NZ : les illustrations du texte sont des dessins de Riss parus récemment dans Charlie Hebdo, le dessin « titre » est de Cardon, un dessinateur qui n’a rien à voir avec Charlie Hebdo.


Proposé par Ron Augustin
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