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SAINT-ÉTIENNE  
Publié le 30 avril 2022 | Maj le 9 mai 2022

À Saint-Étienne, la gestion créative des foules


La 12e Biennale du design a ouvert ses portes début avril. Retour avec un article paru en 2019, dans le n°101 du magazine Mouvement, sur les enjeux du design à Saint-Étienne – outil de « marketing territoral » pour la ville et ses industries créatives mais aussi cheval de Troie à des politiques sécuritaires.

La cité minière a perdu 50 000 habitants ces 50 dernières années. Pour inverser la vapeur, elle se réinvente en « capitale du design », avec sa Biennale, ses industries créatives, son marketing territorial. Mais la discipline sert aussi de cheval de Troie à des politiques sécuritaires qui inquiètent la ligue des droits de l’homme et révoltent les gilets jaunes.

« Saint-Étienne est la capitale du design . Ça vous étonne ? » interrogeait une série d’affiches à l’intention des Stéphanois en 2017. Ceux qui ont connu la désindustrialisation, l’obsolescence du charbon et l’exode s’en étonnent encore. Deux immenses crassiers, ces empilements de gisements miniers qui fument encore les jours de pluie, chatouillent le bas du ciel comme un mauvais souvenir. La bourgade forézienne voudrait tourner la page. Alors les huiles municipales présentent la discipline comme le meilleur allié des chaines de production : le design, c’est ce qu’il reste dans le tamis du chercheur d’or, une fois son filon épuisé. En arpentant la flambante Cité du design, on est tenté d’adhérer au discours officiel : la ville aurait réussi sa reconversion professionnelle, hors de la mine et filant vers le nuage numérique. Libéré des machines qui asseyaient son aliénation, l’ouvrier se serait transfiguré en créateur hors-sol. Saint-Étienne fait désormais partie du réseau Unesco des « villes créatives design », et détient le label French Tech. L’injonction au design y frôle l’hystérie.

Pour vous faire rafraîchir, il y a le salon Design’ Coiffure, et pour vous rafraîchir, essayez le Design Café. Le design est dans la rue : on ferme donc la Biennale les jours de manifestation. Pourtant, il est un secteur industriel dans lequel la « ville aux mille brevets » n’a jamais cessé d’exceller. Saint-Étienne, rebaptisée Armeville en 1789, est spécialisée dans l’armement, du fusil de chasse au fusil d’assaut. Ironiquement, sa contribution à la Révolution française aura fait naître des dynasties : « La bourgeoisie stéphanoise vient de très loin, elle est petite mais très puissante – les quelques-uns à qui on n’a pas coupé la tête pendant la Révolution », balance un gilet jaune du rond-point de Monthieu, qui fantasme un deuxième round. Depuis la Cité du design, il suffit de traverser le boulevard Thiers pour tomber sur l’usine Verney-Carron, armuriers de père en fils depuis 1650. Les deux fusils posés en croix sur le fronton pyramidé véhiculent une sorte de défiance conspirationniste, redneck ou flibustière.

Mais Verney-Carron est bel et bien du côté du maintien de l’ordre. Dans les années 1980, l’entreprise inventait le premier Flash-Ball, ancêtre du lanceur de balles de défense, censé permettre la « gestion démocratique des foules ». Ces armes équipent d’abord les forces coloniales, en Palestine et en Irlande du Nord, puis intègrent progressivement l’arsenal de la police française. On décompte 23 personnes éborgnées par des LBD depuis le début du mouvement des gilets jaunes. L’histoire qu’il faudrait raconter n’est peut-être pas celle de la transition du capitalisme industriel vers un capitalisme numérique ; ce qu’il y a de nouveau à Saint-Étienne, c’est la façon qu’ont design et maintien de l’ordre de se donner la main.

Silicose Valley

Dans un coin de la Cité du design, Éric Petrotto s’extasie devant une grosse assiette en porcelaine, couleur moutarde. « Elle est façonnée à partir de la boue rejetée par les machines. Là, on est vraiment dans la “boue économie” : transformati on du déchet en création de valeur. » Nous sommes à la FABuleuse Cantine, qu’il a cofondée, un resto qui cuisine des légumes de récup et propose des tarifs solidaires pour les précaires. Tous les midis, start-uppeurs et designers s’attablent autour du mobilier dépareillé. Le service se fait sur une boucle sonore de dub jamaïcain. En cette fin mars, la 11e Biennale internationale design vient de débuter et le restaurant affiche complet. Sous les hautes arcades de l’ancien palais industriel, on expose quelques prototypes de gadgets connectés, mais la peinture est écaillée ; l’heure est à l’écologie, étayée par la technologie. Petrotto claque des bises et distribue des « mousses ». « Ici, on vient vivre une expérience, avec un lien social plus fort. » Un moucheron évadé du compost demande l’asile sur le bord de sa bière, bio, brassée maison.

En dehors des horaires de l’apéro, l’homme incarne la collusion entre la sphère du design et celle du maintien de l’ordre. Il dirige Serenicity, une start-up dont Guillaume Verney-Carron est actionnaire et président. Avec l’aval de la police municipale, de la mairie et de la Cnil, Serenicity s’apprête à lancer une expérimentation unique en France : des capteurs sonores vont être disposés dans le mobilier urbain de Tarentaize, un quartier populaire du centre-ville, et les bruits suspects collectés seront directement transmis au commissariat. La deuxième phase du projet prévoyait d’envoyer des drones équipés de caméras sur les lieux de l’incident, mais certaines dispositions juridiques retardent heureusement son implémentation. Pour combien de temps ? Dans un courrier révélé par la Quadrature du Net, le maire de Saint-Étienne écrit que « si les freins techniques doivent justement être résolus par l’innovation, il nous revient à nous, élus, de faire lever les freins administratifs et juridiques ». Innovation et enfonçage de portes auront rarement été aussi solidaires. On ignore aussi si la localisation des capteurs sonores sera communiquée aux habitants.

Éric Petrotto s’y dit favorable, avant de préciser que la décision ne lui appartient pas, puis de se souvenir que « les gilets jaunes du samedi viennent en partie pour Verney-Carron et les capteurs. Si tu leur indiques où c’est, tu es certain qu’ils seront vandalisés ». Enfin, qu’importe le brouhaha des grognards : « La brique technique-art-design crée les nouveaux leaderships du nouveau monde. Serenicity, c’est du design et de l’art. » Sa start-up a certainement été adoubée par le monde du design puisqu’elle est partenaire officiel de la Biennale 2019, et ses innovations sont présentées dans les Labos de la Cité.

Les murs ont des oreilles

Thierry Mandon dirige la Biennale du Design depuis août 2018. Auparavant, il a été secrétaire d’État dans le gouvernement Valls et directeur de publication d’Ebdo, un magazine coulé au bout de 11 numéros. Cette année, la Biennale est dédiée à l’inclusion, sous-titrée « créons un terrain d’entente ». On désespère pourtant d’y attirer des Stéphanois. « Les grandes problématiques que sont la peur de l’avenir, la fracture sociale, démocratique et écologique, peuvent être dépassées par les méthodologies du design et des designers qui, eux, savent relier », professe Mandon. Dans une des salles d’exposition, un gilet jaune pend tristement au bout d’un cintre, deux cahiers de doléances tapissent le fond d’une urne. Le cartel flatte la qualité d’écoute du maire. Un médiateur explique à qui veut l’entendre que « vous savez, le gilet jaune, c’est un objet de design ». Thierry Mandon, lui, est arrivé trop tard pour peser sur le contenu de cette Biennale. Sur la défensive, il explique hasardeusement que « les gilets jaunes font du design sans le savoir ». Le design est dans la rue : on ferme donc la Biennale les jours de manifestation.

Poser des micros dans les murs : le voilà, peut-être, ce fameux « terrain d’entente ». Si la Biennale 2019 insiste pour intégrer tous les acteurs à la négociation, c’est sans doute pour conjurer sa propre verticalité. À Saint-Étienne, sous couvert d’inclusion, la majorité des décisions politiques sont prises par le même homme : Gaël Perdriau, encarté LR, est à la fois maire et président de la métropole, de la Cité du design et de l’Établissement public d’aménagement. Depuis son accession à la Mairie en 2014, une quarantaine de ses collaborateurs et plusieurs adjoints ont démissionné, certains dénonçant une dérive autoritaire. Perdriau préside également le pôle Sécurité à France urbaine, l’association des maires de grandes villes : à Saint-Étienne, le nombre de caméras de surveillance a doublé.

De plus, les policiers municipaux se promènent désormais avec des caméras-piétons, fixées au veston, qu’ils allument à leur gré, bien que le préfet de la Loire les ait jugées liberticides. « De manière générale, les villes sont aujourd’hui de plus en plus des vitrines pour les innovations technologiques et industrielles. Cette fonction de “showroom” se retrouve sans aucun doute dans l’industrie du maintien de l’ordre », souligne le sociologue Vincent Béal. Mais un showroom pour qui ? Serenicity assure avoir concerté la population au préalable. De son côté, la correspondance municipale révèle qu’il « n’y aura pas de communication avec le grand public. La thématique sur la collecte des données reste un sujet sensible pour la population ».

Design-moi un mouton

Une Biennale autour de l’inclusion, sponsorisée par une entreprise spécialisée dans la surveillance, au milieu d’un mouvement social avide de démocratie ? Samedi 30 mars, 5000 gilets jaunes venus de toute la région Auvergne-Rhône-Alpes convergent à Saint-Étienne. 50 motards ouvrent le cortège, suivis par les chars du carnaval de l’Inutile.

Une délégation prévoit d’aller bloquer la Cité du design, une autre l’usine d’armement de Verney-Carron. Au départ de la manif, un rédacteur du Déchaîné, le canard édité par les gilets jaunes du rond-point de Monthieu, nous explique que « le design est une masse informe, une baudruche dans laquelle on peut diluer tout et n’importe quoi ». Il y a certes un ancrage historique et affectif du design à Saint-Étienne mais, servi à toutes les sauces, on s’inquiète que le terme ne soit vecteur de dépolitisation. « À Sainté, on sait tous ce qu’est le design, et ce n’est pas ça », explique une technicienne de la Biennale. Avec les monteurs, elle a disposé des gilets jaunes et des panneaux d’expression libre au milieu des œuvres, parce qu’« il faut être le pirate dans la machine » ; mais, quoi qu’il en soit, « la moitié des Stéphanois ne sait même pas ce qu’est la Biennale ». Si l’on profite de l’événement culturel pour consulter les habitants sur le choix de tel ou tel banc, les grandes décisions échappent à la concertation.

Le quartier d’affaires en construction autour de la gare de Châteaucreux, par exemple, vendu comme « le back-office de l’Ouest lyonnais », ou l’immense centre commercial Steel et sa résille « design ». On l’aura compris : ici, l’appellation « design » travaille à la fabrique du consentement.

Car, dans design, il ne faut pas entendre « dessin » mais « dessein ». La notion de projet, avec sa feuille de route et ses objectifs à long terme, est ancrée au cœur de la discipline. Or, la ville de Saint-Étienne traîne une image poisseuse de houille et engourdie par la neige. Les anciens faubourgs ouvriers, saupoudrés sur les sept collines, sont piqués d’escaliers dérobés, de jardins collectifs, qui entravent la circulation du capital et compliquent le maintien de l’ordre. Le projet du design est donc, en premier lieu, un projet d’aménagement urbain. « Bien sûr qu’on aménage les villes pour maximiser les comportements de consommation, et que les bureaux d’études développent des stratégies pour faire de la prévention situationnelle », rappelle une chercheuse de l’université de Saint-Étienne. Il s’agit d’optimiser l’offre marchande dans les lieux fréquentés et de sécuriser le transit dans les zones jugées infréquentables. À Saint-Étienne, les premiers capteurs sonores seront disposés le long de la rue qui mène du centre-ville au musée de la Mine, à travers le quartier de Tarentaize. « L’objectif est de créer un sauf-conduit pour acheminer les touristes de l’un à l’autre, sans qu’ils aient l’impression de traverser un quartier populaire », analyse le rédacteur du Déchaîné.

À l’Amicale laïque du Crêt-de-Roch, par un dimanche ensoleillé, on coule des bières pour célébrer un joli week-end de zbeul dans la « capitale du design ». Certains sont venus de Marseille et de Grenoble pour témoigner des dynamiques de gentrification à l’œuvre dans leurs villes, depuis qu’elles aspirent à être « créatives ». Quelqu’un suggère que « la spécificité de Saint-Étienne, c’est que ça vient de commencer, c’est pas encore perdu ». Au pied de l’Amicale, un long escalier fleuri dévale le flanc de la colline, et dégage la vue sur les deux crassiers aux cimes chauves. À l’autre bout de l’horizon scintille une lueur dorée : sur le crassier de Méons, au-dessus du rond-point de Monthieu, vingt grosses croix jaunes et un immense gilet.

P.-S.

Article republié avec l’autorisation de l’auteur
Texte : Émile Poivet, à Saint-Étienne
Illustrations : Félix Salasca, pour Mouvement


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