Actualité et mémoire des luttes à Saint-Étienne et ailleurs
ANALYSES ET RÉFLEXIONS « BENAISES » ET « CANCORNES »
LOIRE (42)  
Publié le 27 juin 2022 | Maj le 26 juin 2022

24h hippiques


Poursuivant sa tradition d’un journalisme total, le Couac a enquêté 24 heures durant. Notre cible pour ce dossier sport : l’anneau des sueurs animales, la piste aux étoiles en cravate, l’antre du sport qui s’inscrit sur des tickets : l’hippodrome de Feurs.

Après avoir récupéré un QR code, on prend des forces avant d’affronter la Plaine et on prend des conseils de spécialistes. Un monsieur nous explique qu’il parie depuis 1958, 4 ans après la création du Pari Mutuel Urbain. Attablé devant les pages hippiques du Déclin, il nous ressort quelques tickets de pari. Lorsqu’on lui demande des conseils, il nous dit une fois qu’« il vaut mieux rien y connaître », cinq fois que « c’est dur » et trois fois qu’« il y a des magouilles ». Un exemple flagrant selon lui : la victoire la veille d’Hardy de Laumière ou autre Hamilton du noyer, outsider à 115 contre 1. Le monsieur nous parle argent et montant des prix lors des « réunions ». Aujourd’hui, ça trotte à Feurs pour 24 000 euros, une faible somme qui explique pourquoi « c’est nul là-bas ». Même s’il est assidu, il nous explique ne pas être acharné et ne pas laisser le budget du mois sur un ticket. Contrairement à d’autres qui « dépensent leur chômage en deux jours de courses ».

10h30, sur la RD1082

On passe devant la tour de contrôle de l’aéroport international de Bouthéon. On ne voit (toujours) pas d’avion et on pense en souriant aux 24h du Couac #10.

11h30, bar PMU Le Central, Feurs

L’enquête commence véritablement, nous voilà sur les terres de l’hippisme local. Pas de chance, le PMU « ouvert 365 jours par an » ferme à 12h et ne rouvrira pas d’ici notre départ pour « une grosse affaire à Lille ». On échange tout de même rapidement avec le tenancier. Il nous explique que l’hippodrome « n’apporte rien aux petits commerçants puisqu’il y a tout sur place : restaurants, buvettes… ». D’après lui, les habitué.e.s du bar ne vont pas à l’hippodrome, « le temps de faire la queue là-bas pour parier, on peut rater sa course ». Encore pas de chance, on rate le président de la société hippique de la Loire (Gérard Vacher), « il mange ici tous les dimanches et lundis midi, il était là il y a quelques minutes ».

12h, un autre bar

Le deuxième PMU de la ville est fermé pour cause de congés. Nous trouvons un autre rade et nous asseyons à côté de deux jeunes pour profiter de la trap qu’ils diffusent sur leurs smartphones. Ils nous conseilleront d’aller « plutôt dans un PMU, Feurs c’est des courses régionales, ça ne vaut rien ! » Quand on leur demande s’ils ont déjà visité l’hippodrome, ils rigolent : « on ne va plus à l’école, nous ». Le lieu ne fait pas partie de leurs « habitudes quotidiennes » mais « les gens ici ils sont à fond ». Ils y sont tout de même allés quelques fois.

14h, hippodrome de Feurs

Après s’être garés sur le « parking officiel », nous nous présentons devant la tribune principale. La dame de l’accueil nous offre un grand sourire en annonçant que l’entrée à 5 euros est gratuite pour les femmes. Un papier à remplir permet de participer à un tirage au sort pour 500 euros de bons d’achats. Assez rapidement, on rencontre un turfiste, un vrai, autour du journal (très) local « La Casaque ». Il nous drive (à prononcer à la française) comme le font les driveurs (à prononcer aussi à la française) également appelés jockeys derrière leurs chevaux. Posté au pied de l’écran qui indique les cotes, lui aussi pense qu’« il vaut mieux jouer aux hasard » mais est formel « ici, il n’y a pas de magouilles, ce sont des courses locales ». Aujourd’hui, « les favoris ne sont pas sortis », il n’a donc « pas gagné une thune alors qu’[il] s’y connaît ». « Ici tout le monde veut gagner des thunes, vous pouvez miser gros pour faire augmenter nos gains ». On se sent utiles et il nous fait confiance. Il nous confie qu’il a déjà bourré les urnes pour le tirage au sort qui a lieu à chaque réunion hippique. « On a pris des formulaires dans les poubelles et on a mis plusieurs fois nos noms. J’ai reçu un courrier de l’hippodrome ». Il nous indique la meilleure place dans la tribune, en face de la ligne d’arrivée. On le suit et on s’assoit à côté de lui.

14h30

Après la course, on fait le tour du propriétaire. On monte au restaurant panoramique, plus modeste qu’on le pensait. Ambiance salle des fêtes : chaises en bois usé, grandes tablées, et paris pris sur place. En dessous, c’est la salle des paris. Plusieurs fi les d’attente se terminent par des gens avec des caisses enregistreuses. Le public est vieillissant et râle au fur et à mesure du temps qui file. Le stress monte, les cotes évoluent, les derniers arrivés paniquent de ne pas pouvoir parier avant le début de la course. Tout à gauche, ce sont les caisses automatiques, le public est clairement plus jeune. Il y a des buvettes partout sur le site. L’une d’elle est proche de l’espace d’entraînement. On y observe les jockeys, plus vieux et moins athlétiques qu’on ne l’imaginait. Un confrère de la presse y fait des interviews pour la chaîne « Equidia ». On perd une membre de la rédaction qui devient rapidement addicte aux jeux.

15h00

On revient près de la piste. Les sponsors de l’hippodrome, des entreprises locales qui donnent leur nom aux courses, invitent leurs clients à faire des tours de piste en voiture pour suivre la course au plus près. Deux ambulances suivent (de trop loin). La voiture des juges précède le cortège VIP motorisé. L’ambiance est bonne. Mais molle. Nous ne sommes pas au stade. Cependant, on sent la tension et on entend même quelques cris avant l’arrivée. Après, tout le monde part boire un coup et donner son QR code aux caisses (celui du ticket de paris pas celui du passe). On rencontre plus de gens qui s’occupent que de passionné.e.s.

15h45

8e et dernière course de la journée. Peu de temps après le départ, un cheval se libère. Il part au galop et déséquilibre le jockey pour faire, seul, 4 tours de pistes. Il finit par traverser le terrain central (de rugby), hésite à sauter la barrière avec un sulky (attelage) derrière lui, tombe, passe au trot et est récupéré par Dylan, le plus téméraire sur la piste. La prise de conscience antispéciste met fin à l’addiction aux jeux de notre reportrice.

16h30

C’est la fin des courses. On boit un coup à une buvette en rupture de bière. 4 femmes servent les clients (plutôt masculins). On devine que certains sont présents depuis la 1ère course lancée à 11h40. Comme à chaque fois, le podium mobile rassemble les gagnants et les partenaires de la course, dans une mise en scène kitch mais bien huilée. Le jockey commente sa victoire et les performances de son cheval, toujours content de sa monture : « il court bien, il court propre, c’est bien ». Le speaker à cravate rouge lui tient le micro. Ses réactions mêlent commentaire du commentaire, convivialité et banalités. Le sponsor local est ensuite invité à présenter son entreprise, toujours familiale, et ses activités, toujours ancrées dans le territoire. Avant la photo, le maire commente les commentaires de commentaires, tout fier d’être le premier édile local et donc, la star du moment. L’animateur de ce temps 100% masculin flatte les égos du petit pouvoir forézien (de Feurs, pas du Forez) en empruntant le vocabulaire de la start-up nation : on nous cause entreprise citoyenne et financement de l’hippodrome, co-innovation et brioche au caramel.

Les réseaux d’influence sont visibles sur le podium. On imagine ce qu’ils doivent être dans les voitures parcourant les 1300 m de pistes ou autour des tables du restaurant panoramique. Le dernier podium, le seul qui ne porte pas un nom d’entreprise, est celui de la ville de Feurs. Il ajoute une note artistique au tableau : un peintre du cru présente l’une de ses œuvres. Sur la toile, une reproduction de photo en aquarelle dessine un cheval franchissant la ligne d’arrivée. On voit nettement « le sponsor qui va bien en bas à droite ». « Un vrai atout de marketing communicationnel » d’après notre speakeur préféré. La croûte est à destination du gagnant qui commente finement, « c’est la patronne qui va être contente ! ». Après un moment de doute on croit comprendre qu’il parle de sa femme. Tout cela semblerait bien ringard si ce n’était pas eux qui avaient le pouvoir.

17h

Après le tirage au sort du grand jeu du jour et alors que tout le monde rentre chez soi, on réussit à obtenir quelques interviews exclusives. Près des caisses enregistreuses, ça compte l’argent du jour. Une personne nous explique qu’elle est vacataire pour Pari Mutuel Hippique. Elle se déplace sur le Centre-Est (elle nous énumère la liste des départements) en fonction des courses. Elle rentre à Lyon avec ses collègues caissières itinérantes de l’hippisme. A la buvette, une « bénévole » nous explique qu’elle file la main à son ami auto-entrepreneur. Elle nous indique où trouver les organisatrices de l’événement.

17h15

Dans une petite salle où sont entreposés les dossards à chevaux, deux femmes nous reçoivent. L’une d’elles est secrétaire retraitée de l’hippodrome, l’autre est intérimaire et y travaille en fonction des besoins. Une troisième nous rejoindra, c’est la secrétaire permanente de la société hippique. La première est là pour le plaisir. Elle soutient ses ex-collègues de l’accueil et occupe ses journées de retraite par la convivialité hippique. Elle n’a pas l’air d’être la seule dans ce cas : au sein de la tribune, on percevait celles et ceux présentes pour la sociabilité. La deuxième dame accompagnait son père à l’hippodrome « toute petite ». C’est donc naturellement qu’elle est rémunérée ponctuellement pour un poste « très rythmé par le temps ». Pendant qu’elle nous parle, elle rend les fiches signalétiques aux propriétaires et entraîneurs de chevaux. On comprend alors que tout le monde se connaît, se tutoie et se côtoie mais que c’est quand même une compétition : on apprécie son adversaire, ou pas. La troisième porte le poids de la communication de l’hippodrome sur ses épaules : un gros badge estampillé PMU lui permet d’être identifié. Peu familière du monde hippique à son embauche, elle apprécie « le spectacle des chevaux » et l’esprit des lieux. Elle nous raconte l’athlétisme des animaux et la logistique que l’événement implique. Une centaine de personnes sont nécessaires pour faire exister une journée comme celle-ci : paris, son, électricité, inscriptions, télévision, règlement, restauration… Elle insiste sur l’aspect associatif de la société hippique de la Loire. Le monde associatif est vaste : ici tout semble être partenariats mais le bénévolat est au cœur des discussions. Elle concède que le public est vieillissant et la fréquentation en baisse, notamment depuis l’existence des paris en ligne. Elle défend le milieu de toute maltraitance animale en s’appuyant sur l’esprit et les valeurs de l’élevage local ainsi que le label « EquuRES Hippodrome » obtenu récemment. On perçoit une peur mystérieuse de la pression « animaliste » qui vient de Paris (des bureaux d’élus ? de la rue ? de salons de philosophes ?).

Mardi 7 septembre, 9h, café PMU « Le Galop’in »

Les habitués reviennent sur la course d’hier et l’événement majeur qu’a constitué la tentative de fuite d’un canasson : « heureusement qu’il a sauté le jockey, il a bien vu qu’il ne pouvait rien faire, le cheval ne voulait pas courir ».

On repense à l’addiction aux jeux qui a failli gagner l’une de nos reportrices. On appelle donc « SOS joueurs » dont le numéro était disséminé dans tous les espaces de l’hippodrome. En ligne, on tombe d’abord sur un répondeur musical, puis un humain. On commence à expliquer nos peurs mais il nous coupe pour nous renvoyer vers un « addictologue spécialisé ». Ça semble bien parti pour trouver de l’aide, mais nous voilà sur un nouveau répondeur. Après plusieurs minutes d’attente, on renonce. Un autre appel infructueux plus tard, on se dit que décidément, l’hippodrome, c’est dangereux.


L’origine des hippodromes

Les premiers hippodromes datent de l’antiquité avec les fameuses courses de char. Des hippodromes modernes sont ouverts au XVIIe siècle par le roi d’Angleterre puis par des notables locaux. Aujourd’hui, la moitié des hippodromes européens se situent en France et celui de Feurs a fêté ses 150 ans en 2017. La page internet du site nous informe qu’un marquis a choisi l’ancienne préfecture de la Loire pour déplacer un hippodrome autrefois situé à Civens (au nord de Feurs) .

Les types de paris

En fonction de la stratégie que l’on souhaite mettre en place, du gain que l’on vise et des risques que l’on est prêt-e à prendre, plusieurs sortes de paris s’offrent à nous. Comme on n’a rien compris on a suivi notre mentor qui avait un faible pour les formules « jumelé placé ». Il nous fallait donc trouver deux des trois premiers chevaux. On ne vous expliquera pas ici chaque formule, nous n’avons pas assez d’encre pour détailler une multitude de possibilités : simple gagnant ou placé, jumelé gagnant, jumelé dans l’ordre, trio, cinq sur cinq…

Les gains et les cotes

Pour les parieurs, les gains sont fonction de la formule choisie et surtout des cotes des chevaux gagnants. Plus un cheval récolte de paris, plus il est considéré comme favori, et plus sa cote est basse, donc moins le gain sera important.

Les prix des courses

L’enjeu de chaque course est défi ni par un montant destiné aux récompenses envers les premières équipes de chaque course. La première empoche la moitié de la somme totale. Les deux suivantes se partagent le reste. Dans chaque équipe le montant est partagé entre le driver, l’entraîneur et le propriétaire. Les courses régionales comme celles de Feurs engagent des récompenses moins importantes que les courses nationales, ainsi qu’un nombre plus réduit de parieurs et donc des gains potentiels moins élevés. Sur les courses auxquelles nous avons assisté, les enjeux se situaient entre vingt et trente mille euros.

Les acteurs de l’hippisme

LE PUBLIC nous a semblé vieillissant. À Feurs, en 2021, un tiers du public est entré gratuitement. Il faisait donc partie de l’une des catégories suivantes : femmes, plus de 70 ans ou moins de 12 ans. Nous n’avons pas croisé beaucoup d’enfants. Pas du tout en fait.

LES SPONSORS sont des entreprises locales qui soutiennent l’hippodrome. Elles bénéficient ainsi d’un tour de piste en voiture pour suivre une course avec leurs clients et d’un temps de parole lors des remises des prix des courses. On aura ainsi pu assister à la promotion d’une entreprise de menuiserie et d’un fabricant de caramels.

LES SOCIÉTÉS DE PARIS sont les entreprises qui commercialisent les paris sur les courses hippiques. Paris Mutuel Urbain (PMU) commercialise des paris à distance, tandis que Paris Mutuel Hippodrome (PMH) commercialise les paris sur place.

LES COLLECTIVITÉS LOCALES participent largement au fonctionnement des Hippodrome. Celui de Feurs appartient à la municipalité, accueille d’autres événements que des courses et est accessible au public en dehors des événements. En 2020, la société hippiques de la Loire a bénéficié de 102 800 euros de concours publics et subventions d’exploitation.

L’ETAT prélève un pourcentage sur les mises engagées dans chaque course (6,6 % pour les paris physiques, 10,6 % pour les paris en ligne).

LES SOCIÉTÉS DE COURSES, France Trot et France Galop, en fonction des disciplines, constituent les « maisons mères » des hippodromes et perçoivent une redevance qui correspond à un pourcentage sur les paris.

LES PROFESSIONNELS DE L’HIPPISME représentent tout un secteur économique hiérarchisé : propriétaires, entraîneurs, vétérinaires, drivers, lads, maréchaux-ferrants…

P.-S.

Article paru dans le Couac n°13, à l’hiver 2021.


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