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SAINT-ÉTIENNE  
Publié le 5 juillet 2019 | Maj le 25 avril 2020

Baccalauréat : un jury sous la menace du ministre


Jeudi 04 juillet au matin, un centre d’examen du baccalauréat de l’agglomération stéphanoise. On avait pensé à suivre l’appel à faire grève contre les réformes du baccalauréat et du lycée en général de Jean-Michel Blanquer. Puis on s’est laissé convaincre, non sans remords, que les premières victimes seraient les élèves et on s’est résigné à se présenter pour le jury. Des camarades ont cependant décidé de marquer leur opposition à ces réformes en ne transmettant pas leurs notes. Et en arrivant, on nous fait savoir que des lots de copies manquent à l’appel. Ça tergiverse – le jury pourra-t-il avoir lieu ?

Le ministère a cependant pris les devants et on apprend qu’un « protocole » a été transmis pour faire face à la situation. Le ton du document est martial – les chefs de centres d’examen sont tenus de « mettre tout en œuvre » pour que « les copies soient rapportées corrigées », celles-ci pouvant au besoin être récupérées par le recours à un huissier. Et les consignes données au jury sont à l’avenant.

Si des copies non corrigées sont restituées, « le paquet est réparti sur l’ensemble des enseignants présents dans le centre de délibération ». L’hypothèse laisse perplexe : un enseignant d’anglais devrait-il corriger une épreuve de biologie ? Une enseignante de mathématiques un examen de philosophie ? Le traitement des membres du jury comme des « renforts » qui « doivent rester disponibles et mobilisables en cas d’urgence » en dit par ailleurs long sur la conception qu’a le ministère des enseignant-e-s. Mais il est aussi prévu que des notes puissent manquer, en cas précisément de non restitution des copies – et les consignes franchissent alors un degré supplémentaire dans l’arbitraire. Si une note manque, les candidats « se voient attribuer provisoirement la note moyenne de leur bulletin scolaire pour la discipline concernée ».

Ces dispositions sont fondamentalement illégales. Elles marquent une grave rupture d’égalité entre élèves : peut-on imaginer que certain-e-s soient évalué-e-s sur le fondement de la copie écrite en examen tandis que d’autres le seraient à l’aune de leur livret scolaire ? On nous assure que cette dernière ne serait que « provisoire » et qu’une fois la note de l’examen établie, celle-ci lui serait substituée (seulement si elle serait meilleure a ajouté Jean-Michel Blanquer la veille à la télévision). La substitution d’une note serait-elle réalisée à huit-clos dans un bureau à Grenelle ou dans un rectorat ? Par quels membres et bénéficiant de quelle autorité ? Le jury seul est habilité à délibérer sur les notes obtenues aux épreuves du baccalauréat. Il semble de ce fait inconcevable que la prérogative du jury lui permettant d’attribuer des points soit aussi confiée à ce jury bis. Imaginons ainsi qu’un élève ait obtenu une meilleure note à l’épreuve écrite (dont la note serait transmise plus tard) que sa note moyenne sur l’année et que la substitution lui permettre d’approcher une mention (par exemple 11,98) : il perdrait alors le bénéfice de la tenue du jury qui lui aurait permis d’obtenir la note 12 et donc une mention assez bien, si l’avis du correcteur et le contenu du livret scolaire allaient dans ce sens. Le caractère favorable pour l’élève de cette disposition, qui vise à prévenir tout recours de la part des familles, est donc à la fois illégal et, potentiellement, factice.

On discute entre membres de chaque jury, entre différents jurys – un timide consensus paraît se dégager pour refuser de délibérer. Quand soudain on nous apprend que les copies manquantes ont été rapportées, corrigées. Ce n’est pas si facile de se résoudre à boycotter le jury d’un examen auquel on a soi-même préparé des classes pendant toute l’année. Et les menaces proférées par le ministre la veille ont vraisemblablement pesé. Les enseignants ne remettant pas leurs copies seraient considérés comme grévistes à partir du jour où ils ont pris les copies, soit un retrait de salaire de dix à quinze jours. Là aussi la disposition semble illégale – le fait qui peut être reproché n’étant pas l’absence de correction mais de remise de la note, le point de départ du décompte de la période de grève doit être la date de fermeture de l’application permettant l’enregistrement des notes et non celle de réception des copies. Des sanctions disciplinaires lourdes sont également prévues. Les enseignant-e-s contraint-e-s de rentrer dans le rang sont manifestement amers ; recevoir le soutien de la part des autres membres du jury plutôt que de la réprobation semble toutefois les réconforter un peu.

Le jury va donc avoir lieu – avec le sentiment qu’il se tient sous la menace du ministre de l’Éducation. Une motion est adoptée à la large majorité par les différents jurys du centre d’examen pour dénoncer les dispositions prises par le ministre. On apprend à la fin de la journée que dans au moins un centre d’examen de Saint-Étienne (le lycée Étienne Mimard), des jurys n’ont pas reçu l’intégralité des notes et ont donc eu recours aux relevés de l’année.

Par delà le caractère illégal des dispositions adoptées en vue de communiquer à tout prix des notes aux élèves dès le vendredi 05 juillet, c’est le choix de passer en force du ministre qui frappe. Comment peut-il ne pas saisir que le refus de transmettre des copies est la marque d’un rejet résolu des réformes en cours et d’une défiance profonde ? Comment peut-il ignorer avec une telle morgue cette contestation et ne lui opposer que la seule contrainte ? Il est sans doute naïf de s’en étonner lorsque l’on sait que ce ministère a organisé le recrutement de surveillants privés pour remplacer les surveillants qui avaient décidé de suivre l’appel à la grève pour le premier jour des épreuves, le 17 juin, qu’il organise la division entre les enseignant-e-s et les directions d’établissements en achetant le soutien de ces dernières à la réforme du baccalauréat (la prime liée à l’organisation des épreuves leur serait maintenue par-delà la disparition du baccalauréat sous sa forme actuelle). S’il est une égalité qui est bien maintenue, c’est celle qui concerne la manière – faite de mépris et de violence, a minima symbolique et bien trop souvent également physique – avec laquelle ce gouvernement traite toute contestation.


Proposé par pazkal
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