Actualité et mémoire des luttes à Saint-Étienne et ailleurs
ACTUALITÉS RÉPRESSION - PRISON / RÉSISTANCES ET SOLIDARITÉS INTERNATIONALES
INFOS GLOBALES  
Publié le 19 décembre 2004 | Maj le 26 avril 2020

Communiqué de Presse envoyé à la presse italienne - Paolo Persichetti entame une grève de la faim le Lundi 13 Décembre


Le 17 août 2004, le Juge d’application des peines de Viterbo rejetait la demande de permission que je lui avais présentée l’année précédente (ex. art. 30ter Op), le 26 août 2003, considérant qu’il ne pouvait pas encore « se former un jugement à propos de la cessation de la dangerosité sociale et de la non-subsistance d’un danger de fuite, étant donné que l’instruction estimée nécessaire n’avait pas été menée entièrement à bien », puisque dans ce laps de temps « les informations réclamées à Interpol au sujet des dix ans de résidence en France de Persichetti ne sont toujours pas arrivées ».

Après avoir constaté que les premières demandes de rapports à Interpol avaient été adressées en date du 6 décembre 2003 , et qu’il s’était donc écoulé près de huit mois, temps largement suffisant à l’accomplissement de la commission rogatoire, j’ai déposé un recours auprès de la commission d’application des peines de Rome.
Suite au rejet de mon recours, débattu le 19 novembre 2004, lequel a été justifié par la commission en calquant ses motivations sur celles avancées précédemment par le juge d’application des peines de Viterbo (alors qu’entre-temps il s’est écoulé plus d’une année depuis la demande d’un rapport à Interpol, toujours pas arrivé), ayant ainsi épuisé toutes les procédures disponibles, je me vois contraint d’entreprendre de refuser toute forme d’alimentation solide, me réservant dans un second temps de renoncer également à la forme liquide si la situation ne trouvait pas une issue positive, c’est-à-dire tant que n’auront pas été satisfaites les demandes suivantes :

1) Tant que le juge d’instruction de Bologne n’aura pas émis, et ce sans autres retards injustifiés, l’avis de classement sans suite de l’enquête menée à mon encontre au sujet de mon implication infondée dans l’affaire Biagi à cette mesure ayant déjà été réclamée depuis le 7 mai 2004 par le procureur en charge du dossier. Le non-éclaircissement explicite et définitif de cette affaire, de fait déjà conclue et clairement élucidée, pèse comme une « peine supplémentaire » sur ma réalité pénitentiaire, fournissant de fallacieux prétextes à ceux qui au sein de l’administration pénitentiaire continuent à vouloir instrumentaliser mon cas. Qui plus est, ce mécanisme bureaucratique a fourni par la suite un alibi aux magistrats de l’application des peines pour leurs décisions défavorables. [1]

2) Tant que le ministre de l’Intérieur ne rendra pas publiques les raisons qui empêchent Interpol d’accomplir ses propres tâches institutionnelles et les charges dont elle a le devoir, et ce un an après les demandes officielles formulées par les commissions d’application des peines de Viterbo ainsi que de Rome.
Qui craint la vérité ? Qui freine et enlise ce rapport ? Pourquoi Interpol ne répond-elle pas ?

Ceci dit, il est nécessaire de souligner que l’absence de rapport d’Interpol ne constitue en aucune manière un obstacle à l’obtention d’une permission de sortie.
Cette demande de supplément d’information, en réalité, ne représente qu’un élément redondant et superflu étant donné que de nombreuses informations documentées au sujet de mon existence passée en France sont contenues dans le dossier en possession de la chambre d’application des peines. À titre d’exemple, je me permets d’en citer quelques-unes parmi d’autres :

a) Les rapports de la DIGOS (R.G. italiens) rédigés à la suite de ma demande d’extradition du 25 août 2002, dans lesquels il est explicitement affirmé que « Persichetti n’a pas commis de délit sur le territoire français » (voir annexe).

b) La retranscription officielle de l’intégralité de mon parcours universitaire auprès du département de sciences politiques de l’Université de Paris VIII, et ce à partir de mon inscription en septembre 1992 jusqu’à fin août 2002, lorsque l’extradition a mis un terme à ma charge de chercheur et d’enseignant temporaire.

c) Les conclusions de la commission rogatoire internationale mise en oeuvre par la section antiterroriste française à la demande du parquet de Bologne. Il s’agit d’une reconstruction extrêmement méticuleuse de toutes les vicissitudes administratives, salariales, universitaires et de logement qui se sont succédées lors des onze ans de ma vie en France, de 1991 à 2002, sans que puisse y être signalée la moindre violation de la législation pénale, civile ou administrative sur ce territoire.

Quant aux supposés « liens » avec une fantomatique réalité illicite opérant en Italie, insinués avec malignité par les milieux de l’antiterrorisme pour justifier et optimiser médiatiquement mon extradition, ce sont les propres résultats de l’enquête de Bologne qui les ont démentis d’une façon spectaculaire.

La volonté obstinée de faire de ces rapports d’Interpol une pièce centrale du dossier apparaît donc incompréhensible, à moins que l’on n’interprète cette attitude comme un artifice monté en épingle pour renvoyer sine die toute décision à ce sujet, contournant ainsi de fait les prescriptions imposées par la loi. Il semble bien que la question ait de loin dépassé les stricts milieux juridiques pour revêtir un caractère uniquement politique. C’est pour cette raison que ce qui paraît être en jeu ne sont plus les quelques heures de liberté surveillée consenties par une permission de sortie (d’ailleurs déjà concédée à des détenus condamnés pour des délits similaires aux miens dans les années 80 et 90), mais la lecture que l’on tente de donner de mes treize années de liberté, suite à ma levée d’écrou de décembre 1989 (qui me fut octroyée après le non-lieu prononcé sur les plus graves inculpations pesant sur moi).

Quant à ce qui se déroule depuis mon extradition en août 2002, cela démontre à quel point ma condition sempiternellement reconduite de prisonnier masque, en réalité, la volonté de me transformer en otage de représailles menées à l’encontre de l’expérience des exilés réfugiés en France. À travers moi on veut sanctionner ce que ces derniers représentent depuis plus de vingt ans : l’anticipation d’un possible, de ce qui aurait pu advenir en Italie si avait été promulguée une amnistie pour les événements des années 70. Un démenti cuisant pour les partisans de l’état d’urgence, un modèle bien trop dérangeant, un exemple à effacer. C’est en cela que mon étape française devient un enjeu, quelque chose qu’il faut nier, démentir, réécrire intégralement, jusqu’à fabriquer exnovo la biographie de chacun d’entre nous, en réinventant effrontément le passé - en singeant le règne de la nov-langue décrite par Orwell, où les mots perdent tout sens et le sens perd les mots.

Tout ceci vient s’ajouter à une extradition effectuée en violation ouverte avec la légalité internationale, comme en témoignent les documents inclus dans le dossier de l’enquête préliminaire réalisée par le parquet de Bologne. Alors qu’en apparence je me trouvais extradé pour des faits commis en 1987, les autorités italiennes avaient en réalité sollicité mon arrestation dans le cadre de l’enquête menée sur l’attentat Biagi, et ceci sans avoir jamais pris soin de formuler une extension de la demande d’extradition, comme le prescrit néanmoins l’article 14 de la convention européenne sur l’extradition (qui ratifie le dit « principe de spécialité »). Ils n’osent pas formuler leurs préjugés accusatoires car ils ne sont fondés que sur un théorème : celui de la « centrale française », théorème qui vient de dérailler dans le train Roma-Arezzo au mois de mars 2003, et qui de toute façon n’aurait pas tenu face au crible d’une Chambre française. L’enquête qui s’en est suivie, outre le fait qu’elle est illégale dans ses fondements, a été par la suite systématiquement ponctuée par l’emploi répété de méthodes illicites et d’abus de procédure, elle fut censurée à de nombreuses occasions (y compris par les degrés supérieurs de la
magistrature). Remarquée pour ses fausses reconnaissances par témoins, ses sac-à-dos beiges de couleur bleue, ses mises sous scellés illégitimes, ses inscriptions vengeresses dans le registre des inculpés, ses omissions dans les vérifications des alibis favorables à la défense, cette enquête n’aboutit finalement à rien, comme cela était prévisible, mais se répercute sur mes conditions de détention comme une terrible « seconde peine », jamais prononcée par aucun tribunal.

Ce qui est en jeu c’est donc mon identité, mon histoire, une existence menée au grand jour selon les règles de la doctrine Mitterrand (laquelle était un protocole officiel) dans un Paris qui n’est certainement pas une jungle dépourvue de lois ni de règles. Une vie vécue en intervenant à visage découvert dans l’espace public français et italien, se retrouve obtusément réduite à de mesquines conspirations, grossièrement repeinte aux couleurs sombres de l’ambiguïté. Certes, la doctrine Mitterrand peut être diversement appréciée : considérée par certains comme une atteinte tant à la souveraineté italienne qu’au désir de voir s’accomplir les peines prononcées par une justice d’exception ; estimée par d’autres comme un modèle de dépassement politique d’âpres conflits sociaux ou de guerres civiles. Malgré tout il est impossible de la transformer en caricature grotesque, en une espèce de laboratoire criminogène, de sanctuaire qui aurait « opéré comme une centrale de déstabilisation de la société italienne ». Voilà bien une idée morbide. Ce n’est pas par hasard que ce sont les années qui ont suivi ma condamnation qui doivent sembler suspectes et non celles qui l’ont précédée. Ce qui m’a ramené en Italie, onze années après mon départ, ce ne fut pas le passé mais quelque chose qui devait encore survenir ; l’avenir pèse sur moi comme une faute.

Après avoir accompli un tiers de ma peine, je reste encore un suspect permanent, soumis à un procès sans fin. Pour me soustraire à cette conspiration de l’hypocrisie et du mensonge, il ne me reste rien d’autre à mettre en jeu que l’unique chose qu’un
prisonnier possède, son propre corps.

Paolo Persichetti

Carcere -Mammagialla- Viterbo, le lundi 13 déc.2004

NOTES

1. Note de la DIGOS - août septembre 2002

Dans le compte rendu relatif à l’arrestation et à l’extradition de Paolo Persichetti, rédigé par Maria Grazia Pennino, détachée auprès du « groupe de travail sur Marco Biagi », préfecture de Bologne/Digos 3° section antiterrorisme, et envoyée en mission à Paris, on peut lire : « à ce sujet, on nous signale que, la personne en fuite n’ayant pas commis de délit sur le territoire français, il n’a pas été possible d’effectuer une perquisition à son domicile, cet acte ne pouvant être réalisable que sur la base d’une demande spécifique des Autorités italiennes formulée avec une commission rogatoire ».

Note reprise le 4 septembre suivant par l’inspectrice en chef de la Digos de Bologne, Santina Chiappa, préfecture de Bologne/Digos 3° section antiterrorisme, qui affirme : « en France, il n’a pas été possible de procéder à la perquisition de l’appartement utilisé par M. Persichetti, parce que celui-ci n’a pas commis de délit sur le territoire français et de ce fait les autorités n’ont procédé à son encontre que par voie administrative ».

2. Motifs du rejet de la demande de permission de sortie rédigés par le Juge de l’application des peines de Viterbo, notifié le 24 août 2004

"Étant donné que le demandeur a été condamné pour des faits de terrorisme à la peine de 22 ans et 6 mois de réclusion : avec comme échéance de la peine la date du 12 septembre 2018 ;
- les informations réclamées à Interpol au sujet des dix ans de résidence en France de Persichetti ne nous sont toujours pas parvenues ;
- que l’intéressé a demandé de façon réitérée qu’une décision soit prise concernant sa demande en l’état actuel des choses ;
- retenant qu’on ne peut se forger un jugement sur la cessation de la dangerosité sociale et sur la non-subsistance d’un risque de fuite de l’intéressé, l’instruction estimée nécessaire par ce magistrat ne m’étant pas parvenue complète ; la demande de permission de sortie est rejetée,
article 30ter Op

Notes

[1Entre-temps, le décret d’archivisation (de classement ?) émis par le Gip (« Juge pour les enquêtes préliminaires ») auprès du Tribunal de Bologne à qui avait été émis le 5 novembre 2004, mais qui était resté ’clandestin’ pour
Paolo à lui est parvenu. Nous diffuserons une traduction de ce décret le plus tôt possible. Nous nous bornons pour l’instant à en traduire la phrase conclusive : « Nous considérons exclu que l’hypothèse de l’accusation contienne quelque fondement que ce soit, notamment au regard des enquêtes, dans lesquelles n’a émergé aucun élément d’implication de la personne enquêtée [P. Persichetti] ».


Proposé par silvain
Partager cet article
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Comment publier sur lenumerozero.info?

Le Numéro Zéro n’est pas un collectif de rédaction, c’est un outil qui permet la publication d’articles que vous proposez.
La proposition d’article se fait à travers l’interface privée du site. Voila quelques infos rapides pour comprendre la publication. Si vous rencontrez le moindre problème, n’hésitez pas à nous le faire savoir via notre mail lenumerozero [at] riseup.net

 

Lire aussi dans RÉPRESSION - PRISON

Lire aussi dans RÉSISTANCES ET SOLIDARITÉS INTERNATIONALES

Lire aussi dans INFOS GLOBALES

PROCHAINS RENDEZ-VOUS

À la une...

Expulsion imminente du squat de la poste de Solaure
Publié le 25/09/2020

Les députés votent une nouvelle mesure anti-squat
Publié le 22/09/2020

L’hypothèse autonome : entretien avec Julien Allavena
Publié le 22/09/2020

Le Rassemblement National s’invite chez Génération Identitaire
Publié le 22/09/2020

Les sans-papiers et leurs soutiens marchent vers l’Élysée !
Publié le 21/09/2020

Avorter en 1979, en 2013, au printemps 2020 : une lutte
Publié le 21/09/2020