Actualité et mémoire des luttes à Saint-Étienne et ailleurs
MÉMOIRE GENRE - FÉMINISME / URBANISME - GENTRIFICATION - TRANSPORT
SAINT-ÉTIENNE  
Publié le 19 août 2019 | Maj le 23 avril 2020 | 1 complément

La rue est à nous ! ... enfin surtout à eux !


Il y a 75 ans, le 19 août 1944, Élise Gervais était retrouvée morte après avoir été torturée par la Gestapo. En hommage, une rue de Saint-Étienne porte son nom depuis fin 1944. Un fait qui mérite d’être souligné tant il demeure rare jusqu’à aujourd’hui que le nom d’un personnage féminin figure sur une plaque de rue stéphanoise [1].

Élise Gervais
Née en 1898 à Mézériat, une petite commune du département de l’Ain, fille de cafetiers, elle s’installe à Saint-Étienne vers 1935 près de la Préfecture. Elle y est pendant plusieurs années la secrétaire de Félicien Blanc aux Forges stéphanoises, entreprise fondée en 1906 et toujours en activité aujourd’hui (renommée SAM Outillage depuis). Elle s’engage dans les Mouvements unis de Résistance lors de la Deuxième Guerre mondiale, devenant par la suite agente de renseignement du réseau GALLIA à partir du mois de décembre 1943. Intensifiant son travail et organisant des réunions à son domicile, elle est arrêtée le 17 août 1944, dénoncée par un de ses contacts, Jean-Antoine Goutet, qui sera condamné à mort à la fin de la guerre pour traîtrise. Amenée à la caserne Desnoëttes (située rue du 11 novembre et démolie depuis), Élise Gervais y est atrocement torturée, puis assassinée. Son corps est retrouvé à Ratarieux (sur la commune de l’Étrat) le 19 août, la veille de la libération de Saint-Étienne. Ses funérailles, présidées par le maire de Saint-Étienne de l’époque, le docteur Henri Muller, se déroulent le 4 octobre 1944 devant plusieurs centaines de personnes, venues la saluer une dernière fois avant son inhumation au cimetière du Crêt-de-Roc. Le 9 novembre 1944, la rue de Lyon, située près de la place Jean Moulin, devient la rue Élise Gervais.

On dénombre à Saint-Étienne au moins 1706 rues, places, avenues, boulevards, impasses… Il y en a avec de jolis noms (allée du rossignol, chemin du chat, allée des quatre vents…), d’autres avec des noms très technologiques (rue de la robotique, rue de la productique…), d’autres encore ont reçu le nom d’éminents personnages (rue Blanqui, rue Charles Darwin, boulevard Georges Pompidou...). Ceux-là , on les compte par centaines.

Mais seulement 27 femmes (toutes catégories confondues), plaçant ainsi la ville quelque peu en deçà de la moyenne nationale : 1,6% à Sainté contre 2% en moyenne (à ce stade, chaque dixième compte). Si peu, que l’on peut en fournir la liste intégrale sans craindre de lasse :

  • Allée Antigone
  • Rue Berthe Morisot
  • Rue Cécile Sauvage
  • Rue Colette
  • Rue Coraly Royet
  • Rue Denise Bastide
  • Rue Édith Piaf
  • Rue Élise Gervais
  • Rue Gérard et Germaine Chamberet
  • Rue Jeanne Jugan
  • Rue Jeanne d’Arc
  • Rue Louise Michel
  • Rue Maître Simone Levaillant
  • Rue Marguerite Gonon
  • Rue Marie Joseph Dorneµ
  • Square Maurice Violette
  • Rue Mougin Cognet
  • Rue Petites Sœurs des Pauvres
  • Rue Pierre et Marie Curie
  • Allée Rachel
  • Place Sainte Barbe
  • Passage Sainte Catherine
  • Rue Sainte Catherine
  • Allée Sainte Marguerite
  • Rue Sainte-Marie
  • Rue Séverine
  • Rue de la Veüe

Couac espère s’être trompé et compte sur vous pour signaler tout oubli… Il est toujours possible d’intégrer tous les noms communs féminins pour faire remonter le compteur : rue de l’épreuve, rue de la découverte, allée de la corniche, chemin de la chaumière, impasse des maisons rouges…

Depuis le XVII° siècle, on privilégie les noms « à la gloire » d’une personne ou d’un événement historique. Notre société patriarcale donne ainsi la préférence à De Gaulle, Louis Pasteur et Victor Hugo. Côté féminin, Notre-Dame et Jeanne d’Arc détiennent la plus grande visibilité… Pour être honorée à Saint-Étienne, il faut miser sur la charité (Gabrielle de la Veüe) ou la maternité (Cécile Sauvage étant considérée comme LA poétesse de la maternité). Figures d’exception à double titre, les Résistantes sont proportionnellement nombreuses parmi les femmes à avoir droit à une plaque sur fond bleu se distinguent : leur mérite n’est pas dû à des qualités genrées mais à leur engagement politique. Élise Gervais est donc l’une d’entre elles. Tout comme Denise Bastide.

Denise Bastide
Née à Aurillac en 1916 de parents syndicalistes, Denise Bastide quitte ses études d’infirmière pour se consacrer au communisme. En 1941, elle entre en résistance sous le nom de Suzanne et s’engage notamment auprès du Secours populaire français et du Front national de lutte pour l’indépendance dans le département de la Loire. En 1943, elle rejoint les Francs-tireurs et partisans français. Elle est arrêtée la même année à Montluçon. Devant purger 6 ans de réclusion criminelle, elle est emprisonnée à Châlons-sur-Marne, puis transférée au fort de Romainville et déportée au camp de concentration de Ravensbrück – le plus grand camp allemand destiné aux femmes et enfants. Elle est par la suite déportée à Ravensbrück, puis à Zwodau en Bohême (Svatava en tchèque) où elle est affectée à la fabrication de pièces d’avions dans l’annexe des usines Siemens Halske. Elle est libérée par les Alliés en 1945. À son retour, Denise Bastide est élue députée de la Loire sur la liste PCF aux élections de la première Assemblée nationale constituante. Elle fait ainsi partie des 33 premières femmes à intégrer cette instance publique. Loin de toute discussion sur l’écriture inclusive, ces députées reçoivent de leurs homologues masculins le sympathique et valorisant surnom de « députettes ». Denise Bastide prend part à la commission famille, population et santé publique. Ses propositions de lois concernent notamment l’amélioration du contrôle médical dans les écoles. Elle sera réélue trois fois au sein de l’Assemblée, toujours sous la bannière communiste et en tant que députée de la Loire. Très active, elle rejoint les commissions parlementaires Travail et sécurité sociale (dont elle est élue secrétaire) et Justice et législation. De très nombreux.ses Stéphanois.es lui rendent hommage suite à son suicide en 1952. Depuis 1978, une des rues du quartier du Soleil à Saint-Étienne porte son nom. Son engagement politique au cours de la Seconde Guerre mondiale comme son investissement local motivent pleinement cette plaque.

Gageons que d’autres femmes que ces 27 pourraient aussi investir la ville. Et que, par exemple, au moment du choix des futures stations de la nouvelle ligne de tramway au printemps 2018, le nom de Françoise Héritier, féministe et anthropologue de renom, aurait gagné à être retenu pour l’arrêt de la nouvelle ligne de tramway situé sur la rue du colonel Marey.

Plus largement, pourquoi donner le nom d’une seule personne à une allée ou une voie ? Cette consécration sous-entend une répartition de la population entre les « Grands Hommes de la Nation » aux actes héroïques et un ensemble d’anonymes bons à observer leur bravoure. Les découvertes de Pasteur (l’une des figures les plus nommées dans nos rues) n’ont-elles pas été permises grâce à l’aide et l’appui de nombreuses collaborations ? N’est-il pas possible d’intégrer une vision de notre patrimoine plus réaliste où ce ne seraient plus tant ces « Héros » qui font la Nation mais des groupes de personnes investies qui permettent à une société d’exister et se nommer ?

Notes

[1Les notices biographiques de Denise Bastide et Élise Gervais ont principalement été réalisées à partir des sites « Fusillés 1940-1944 » et « Noms célèbres des rues de St-Étienne ».


Proposé par Couac
Partager cet article
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

1 complément

  • On trouve des compléments biographiques intéressants sur le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, le Maitron en ligne

Comment publier sur lenumerozero.info?

Le Numéro Zéro n’est pas un collectif de rédaction, c’est un outil qui permet la publication d’articles que vous proposez.
La proposition d’article se fait à travers l’interface privée du site. Voila quelques infos rapides pour comprendre la publication. Si vous rencontrez le moindre problème, n’hésitez pas à nous le faire savoir via notre mail lenumerozero [at] riseup.net

 

Lire aussi dans SAINT-ÉTIENNE

Lire aussi dans GENRE - FÉMINISME

Lire aussi dans URBANISME - GENTRIFICATION - TRANSPORT

Lire aussi dans COUAC

PROCHAINS RENDEZ-VOUS

À la une...

Atelier Google : “évangélisation” en freelance
Publié le 30/05/2020

Restructuration et rentabilité statistique à travers la gestion pandémique
Publié le 29/05/2020

Petit argumentaire juridique pour justifier d’aller voir un.e proche incarcéré.e à plus de 100 kilomètres de chez soi
Publié le 25/05/2020

25 mai 1973 : fin de la grève des sans-papiers tunisiens
Publié le 25/05/2020

Saint-Etienne ville cosmopolite, prolétaire et solidaire !
Publié le 24/05/2020

On ne veut pas moins, on ne veut pas autant, on veut plus !
Publié le 24/05/2020