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COVID-19
Publié le 17 mars 2020 | Maj le 14 avril 2020

Italie - Épidémie et guerre sociale


Face à l’épidémie de coronavirus, le gouvernement italien a décrété lundi 9 mars l’état d’urgence dans le pays, et notamment décidé, entre autres, d’interdire aux italiens de quitter le territoire, tout en imposant de sévères restrictions de déplacements à l’intérieur du pays. Chacun ne vit pas pour autant le confinement de la même façon : les précaires et intérimaires se retrouvent au chômage technique ; les parents à devoir assurer la garde de leurs enfants tout en travaillant ; les prisonniers, isolés de leurs proches interdits de visites, continuent de vivre dans des cellules surpeuplées. La guerre sociale se prolonge dans l’épidémie. Nous traduisons ce texte du collectif Quarticciolo Ribelle, qui occupe depuis de longues années un bâtiment au cœur du quartier enclavé de Quarticciolo, dans la banlieue romaine, et s’implique dans l’auto-organisation populaire face à l’épidémie.

#RestonsÀLaMaison mais ne restons pas silencieux, depuis le Quarticciolo Ribelle

Alors que le gouvernement italien exige que les gens restent chez eux et limitent au maximum leurs déplacements, des milliers de personnes se révoltent dans les prisons ; dans les quartiers populaires les gens sont livrés à eux-mêmes ; les mesures de prévention ne sont pas appliquées aux travailleurs ; les expulsions locatives continuent d’être appliquées ; ceux et celles qui sont payés au service (au noir, en indépendant ou toute autre forme contractuelle) restent sans revenus pour une période indéterminée tout en devant continuer à payer loyer, médicaments, nourriture, désinfectant, masques et gants.

L’état d’urgence fonctionne comme le lit de Procuste [1] : ceux qui sont trop courts ou trop longs pour les mesures de prévention contre le coronavirus sont étirés ou mutilés. Une torture culpabilisatrice attend tous ceux qui ne correspondent pas exactement aux dimensions du lit du tortionnaire. Nous sommes témoins d’une violence sans précédent dont le discours du Premier ministre, Giuseppe Conte, retransmis hier en simultané sur toutes les chaînes, est la revendication explicite. Les milliers de prisonniers en révolte dans les prisons italiennes – parmi lesquels plus de 10 morts et des centaines de blessés – n’existent pas dans l’allocution de Conte. Ces personnes que l’on rappelle chaque jour à la télévision à ne pas fréquenter les lieux bondés, mais qui sont contraintes d’entrer dans des cellules surpeuplées, ces personnes qui, si elles tombent malades, ne sont même pas emmenées à l’hôpital mais placées en isolement, des personnes à qui l’on demande, en somme, de tomber malades en silence, sans pouvoir communiquer, même avec leurs proches. Des personnes qui sont massacrées, en un mot, des personnes qui n’existent pas.

À cette génération de barmans, de kinés, de guides touristiques, de profs remplaçants, de pizzaiolos, d’orthophonistes, de coachs sportifs qui sont laissés sans salaire du jour au lendemain, obligés de payer un loyer, de continuer à se soigner, de continuer à consommer, on ne parle que fêtes nocturnes. Les seuls mots qui les concernent sont des invitations à ne pas sortir le soir. Même les parents ne peuvent plus confier leurs enfants à leurs grands-parents mais doivent continuer à aller travailler. Ils n’existent pas non plus.

De ces travailleurs écrasés encore plus encore qu’auparavant, qui ne bénéficient d’aucune mesure de prévention, qui respectent les règles à la maison et sont ensuite exposés au risque de contagion dans l’entrepôt, l’usine ou le bureau, il n’y a pas de trace. Ils n’existent tout simplement pas. Hier matin, nous étions devant l’usine Peroni à Tor Sapienza (banlieue de Rome). Les travailleurs étaient en grève pour demander l’application des conventions collectives ; le patron a essayé d’engager des briseurs de grève en profitant de la limitation de l’activité syndicale imposée par l’état d’urgence. Finalement, les travailleurs ont réussi à imposer un accord mais ils ont dû se mettre en danger, unir leurs forces, organiser une garnison : faire le choix dramatique entre risquer d’être licenciés et risquer de propager la contagion.

Le chacal qui leur a imposé cela bénéficiera probablement des allégements fiscaux du gouvernement. Lui, il existe dans le discours du Premier ministre Conte. Il fait partie de ceux qui devraient être aidés, de ceux pour qui le lit de Procuste a été conçu sur mesure.

De notre côté, nous sommes en train d’organiser la solidarité dans notre quartier, en distribuant du désinfectant, en nous rendant disponibles pour faire des courses pour les personnes âgées. Nous essayons de ne laisser personne seul, comme est en train de le faire la meilleure partie de ce pays : hall par hall, bâtiment par bâtiment. Mais le mutualisme ne peut suffire, nous devons trouver un moyen de reprendre la parole. Nous ne sommes pas capables de construire des communautés autosuffisantes, nous ne le voulons même pas, nous devons commencer à nous demander comment répondre à cette violence.

Le respect des mesures de prévention est dans l’intérêt de chacun d’entre nous, nous devons donc trouver un moyen de ne pas rester silencieux sans pouvoir pour autant sortir de chez nous. Aujourd’hui nous avons tenté une « lenzuolata » : nous avons accroché des draps blancs à l’extérieur des fenêtres de notre bâtiment, comme le font les prisonniers à l’extérieur des cages dans lesquelles ils sont enfermés pour demander une amnistie immédiate.

Cherchons d’autres moyens, aiguisons notre esprit

Les camarades de Bagnoli (banlieue de Naples) ont écrit ce décalogue de revendications pour empêcher que la crise sanitaire ne devienne une crise sociale. Nous le reprenons à notre compte et le diffuserons dans notre quartier lors des prochains jours :

1. Illégitimité des licenciements si le motif est lié à l’état urgence sanitaire. Maintien des revenus et des salaires pour tous les travailleurs et les travailleuses.

2. Respect des mesures de sécurité sur tous les lieux de travail. Si des collègues sont positifs au covid, fermeture immédiate des entreprises et maintien des salaires complets.

3. Que les aides de tous types ne soient pas réservées aux entreprises : création immédiate d’aides sociales pour soutenir les travailleuses et les travailleurs. Mise en place d’un revenu inconditionnel pour soutenir celles et ceux qui travaillaient au noir ou à la tâche.

4. Recrutement de nouveaux médecins et déblocage du classement des concours pour les infirmier.e.s et les aides soignant.e.s.

5. L’amnistie ou mesures alternatives à la détention pour tous les prisonniers, il est impossible de garantir la santé dans ces prisons.

6. Distribution gratuite, quartier par quartier, de masques, de désinfectants et d’informations sur la prévention.

7. Arrêt immédiat des expulsions locatives et suspension du paiement des loyers et des crédits, suspension du paiement de toutes les factures des services publics.

8. Entière clarté sur les mesures de sécurité, les possibilités de déplacement et les formes de contagion.

9. Nettoyons l’information : augmentons l’information scientifique. Assez des incompétents et des spéculateurs qui créent la panique et l’alarmisme ou sous-estiment l’épidémie.

10. Mettre fin à toutes les formes de racisme et de discrimination : la maladie a frappé et pourrait frapper n’importe lequel d’entre nous.

Depuis le début de cette épidémie, sont ressortis nombre de livres et de films apocalyptiques ou dystopiques : pour notre part nous avons ressorti Saramago et Resident Evil, Artificial Kid et The Black Swan. Mais il suffit peut-être de se rappeler du sens politique d’un vieux film de notre adolescence : si le bateau coule, les canots de sauvetage ne sont là que pour ceux qui peuvent payer la première classe.

Quarticciolo Ribelle (Rome)

Initialement publié sur Infoaut et traduit en français sur le site acta.zone.

Notes

[1Procuste est un brigand de l’Antiquité, qui torturait ses victimes dans son lit : il découpait les membres qui dépassaient pour les victimes trop grandes, et étirait les membres des victimes trop petites pour les rajuster à la taille du lit.


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