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ANALYSES ET RÉFLEXIONS FLICAGE - SURVEILLANCE / INFORMATIQUE - SÉCURITÉ
SAINT-ÉTIENNE  
Publié le 30 mai 2020 | Maj le 6 juillet 2020

Atelier Google : “évangélisation” en freelance


À Saint-Étienne, comme dans trois autres villes françaises [1], la multinationale rendue célèbre par son omnipotent moteur de recherche a ouvert il y a quelques mois un “atelier numérique” [2]. Ce lieu vise à restaurer l’image d’une entreprise qui a récemment été au coeur de plusieurs scandales. Gratuit et ouvert à tou·te·s, il dispense des formations aux outils numériques – rôle déjà tenu par de nombreuses associations, parfois délaissées par les pouvoirs publics et qui ne disposent pas des mêmes marges économiques pour lutter contre ce géant. Un des autres objectifs est, sans l’annoncer explicitement, de convertir de nouveaux-elles utilisateurs·trices à l’utilisation des services Google (Gmail, Google drive, Google docs...), lui garantissant de la sorte de capter toujours plus de données personnelles, celles-ci étant à la base de son modèle économique. Intriguée et désireuse de comprendre les mécanismes bien rodés du géant américain, l’équipe du Couac n’a pas résisté à l’envie de s’immerger au sein de l’une des formations, sobrement intitulée “Qu’est-ce que le bien-être numérique ?”.

Le soleil est radieux et la température clémente en cette matinée hivernale, alors que nous nous décidons à pénétrer au sein de l’atelier. Le pas de la porte franchi, nous baignons instantanément dans une douce clarté, agrémentée des sourires bienveillants des personnes présentes : “Bienvenue chez Google !” Les autocollants estampillés des lettres colorées du célèbre moteur de recherche sont légion au sein du local, ne nous laissant pas l’occasion d’oublier où nous nous trouvons. Marie [3], coach Google – selon l’appellation officielle –, nous accueille en nous invitant à nous servir un café et à piocher dans les viennoiseries.

Une fois sustenté·e·s et calé·e·s au fond de notre siège, en compagnie des quatre autres personnes présentes (une trentaine de chaises étant restées vides en cette fin de matinée), vient le temps de la présentation. Les diapositives, à la charte graphique impeccable (police de caractères et couleurs du célèbre logo), défilent pour introduire le concept de “bien-être numérique”. Il s’agit ici d’inciter à conserver un rapport sain avec la technologie. Cette dernière peut en effet comporter des impacts négatifs, comme le souligne notre coach : utilisation de manière incontrôlée, perturbation du sommeil, relations sociales affectées…

Une bienveillance sectaire

Il est étrange de constater que les seules dérives évoquées sont celles liées à une utilisation individuelle, rien n’étant dit de l’aspect intrusif – la collecte des données personnelles étant à la base du modèle économique de l’entreprise –, de la surveillance de masse induite par ces outils ou encore du rythme effréné qui nous est imposé collectivement à l’heure du règne des smartphones. Nous ne nous privons évidemment pas pour signaler cet oubli fortuit, les réactions étant encouragées et toujours qualifiées de “très bonnes remarques/réponses”, mais jamais suivies d’une discussion supplémentaire. Les réponses apportées à la problématique ont alors de quoi faire sourire : il faut vivre le moment présent avec nos proches, redécouvrir la joie de manquer de quelque chose ou encore laisser notre esprit vagabonder. Et si nous passons trop de temps sur nos applications numériques, pas d’inquiétude, celles-ci sont là pour nous aider. Il nous est en effet conseillé d’essayer des applications de méditation ou d’en installer une permettrant de surveiller le temps que nous passons sur chacune des autres, ou quand le serpent se mord la queue...

Les éléments de langage, la positivation à outrance, les sourires permanents ou la jeunesse des quatre coaches, se succédant au cours des trois formations quotidiennes, sont autant de mécanismes que n’auraient pas renié les sectes de tout poil. Ici, l’individu est au centre des préoccupations, afin qu’il puisse révéler tout son potentiel grâce à la bienveillance de la firme américaine. Tout est sciemment pensé pour dépolitiser le discours et redorer le blason d’une entreprise dont l’image a été récemment écornée à la suite de divers scandales fiscaux ou éthiques [4]. L’autre objectif de ces ateliers est bien entendu de convertir d’autres utilisateurs-trices aux outils Google, au travers de formations comme “Comment faire une recherche sur Internet ?” ou “Comment rédiger et envoyer un e-mail ?”. Cette dernière consiste à apprendre à se créer un compte Gmail, puis à envoyer un courrier électronique depuis celui-ci.

L’uberisation à la sauce Google

Une fois la présentation terminée, nous engageons la discussion autour de l’aspect contractuel. Soudain, les sourires se figent, laissant place à une moue perceptible à laquelle s’ajoute un vague “On ne peut pas vous en dire plus”, témoignant ainsi d’un sujet sensible et sur lequel nos coaches ont sans nul doute été briefés. Vérification faite à la lumière d’une offre publiée sur Internet, nos interlocuteurs-trices sont en réalité des auto-entrepreneurs-euses que la multinationale rétribue sur facture. Il va sans dire qu’au vu de leur rapport avec la firme, ces salarié·e·s déguisé·e·s pourraient certainement obtenir une requalification de ces prestations en contrat de travail. Mais cela semble loin de leurs préoccupations, tant l’idée de “collaborer” avec le géant de la Silicon Valley paraît ravir toute l’équipe.

Alors que nous retrouvons la lumière du jour au sortir de l’atelier, l’impression qui prédomine est celle de retrouver la rudesse du monde réel au sortir d’un environnement de douceur et d’amour. Cependant, derrière ce vernis, se terre un monstre assoiffé de données personnelles et de profit. Les personnalités politiques, anesthésiées par la communication bien rodée, n’étant pas en mesure de débusquer celui-ci, il revient comme souvent aux citoyen·ne·s de faire craqueler l’épaisse couche superficielle [5] pour révéler la véritable nature du géant américain et ses visées, bien loin de l’humanisme revendiqué. Et ce ne sera pas une mince affaire…

P.-S.

Le terme “évangélisation” figurant dans le titre a été utilisé par des représentant·e·s de la multinationale eux-mêmes, lors d’une réunion précédant l’ouverture de l’ateler stéphanois à laquelle nous avions assisté.

Notes

[1Montpellier, Nancy et Rennes

[3Le prénom a été modifié.

[4Google s’est notamment opposé au fisc français qui lui réclamait plus d’un milliard d’euros d’impôts sur les bénéfices via sa filiale française. Le flou juridique a permis à la multinationale d’échapper au paiement.

[5Ou au contraire, d’ajouter une couche de peinture sur la vitrine du local pour marquer la contestation, comme cela a déjà été fait à plusieurs reprises lors des manifestations syndicales ou des Gilets jaunes.


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